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RueFrontenac.com: David contre Goliath

Quand je suis arrivé à Montréal, voilà maintenant un mois, j’ai demandé à mes amis, mes colocataires et mes collègues, quelle était l’aventure journalistique et novatrice la plus notable que la belle province ait connue. La réponse fut unanime: RueFrontenac.com.
Aujourd’hui l’heure est au bilan car ce pure player n’existe plus. En effet, en juillet 2011, le site fermait définitivement ses portes, clôturant plus de deux années d’une aventure hors du commun. Horizons médiatiques – édition Amérique du Nord- est revenu sur cette expérience lors d’un entretien avec Jean-François Codère, l’un des anciens journalistes du Pure Player.

Comment est né Rue Frontenac?
Rue Frontenac est né d’un conflit au sein du Journal de Montréal, le quotidien payant le plus lu du Québec.  La direction a décidé en janvier 2009 de mettre en place un Lock-Out pendant la renégociation des conventions collectives de l’entreprise. C’est une chose que vous n’avez pas en France. En gros, le Lock-out, c’est le droit de grève de l’employeur. Pour faire pression sur les employés syndiqués, les employeurs ont, au Québec, le droit de les priver de travail et donc de salaire.
Toute la salle de rédaction s’est ainsi retrouvée dehors. Comme on savait que ce serait long, on a décidé de lancer le site quatre jours plus tard. C’était particulier de lancer un pure player avec toute la rédaction du journal le plus lu. Ça a duré deux ans et demi.

Rue Frontenac est donc né d’une lutte. On peut parler de David contre Goliath finalement?
Oui, c’est à peu près cela. C’est le seul pure player québécois avec des plumes de renom qui ne se faisaient pas payer. Car on n’avait pas un centime à cause du lock-out. Et comme le Journal de Montréal n’avait pas de site internet avant cela, nous n’avions aucune formation en informatique. On a du se débrouiller.
Pour ce qui de Goliath, c’est une bonne manière de qualifier Québecor, le groupe propriétaire du Journal de Montréal. Québecor est une machine de guerre qui détient la chaine TVA, premier canal privé du Québec, le Journal de Montréal, mais aussi Videotron (production, câble, télécommunications…), 24h (l’un des deux seuls quotidiens gratuits), Archambauldt (magasins de distribution de produits culturels), des titres de presse people, des maisons d’édition et tout un tas de quotidiens et d’hebdomadaires régionaux pour la plupart. C’est 250 personnes qui se battaient contre un empire multimilliardaire.

Qu’apportez le site, selon vous, en matière de nouvelles pratiques journalistes? A-t-il modifié le paysage médiatique québécois?
De l’indépendance et une liberté de ton! La création du site a vraiment eu l’effet d’une liberté retrouvée. Nos directives ne venaient plus d’un groupe. Elles n’étaient plus le fruit des intérêts d’un empire. Chacun écrivait désormais ce qu’il voulait. Le style était libre et cela se répercutait sur la qualité des articles car les journalistes étaient intéressés par leurs sujets.
Nous avons ouvert une nouvelle voie et les gens nous y ont suivis.Au tout début quand on se présentait comme étantjournaliste à « RueFrontenac », on nous répondait « c’est quoi? ». A la fin c’était plutôt « Oh, je vous lis ». Après, appuyait-il la cause syndicale où le contenu du journal, je ne sais pas.
En tout cas, on a ouvert une voie, on sortait du lot. En environnement par exemple, nous étions très présents. Nous sommes les premiers à avoir parlé des problèmes du gaz de Schiste au Québec. Nous avons ouvert le débat. Idem lorsque nous avons découvert des affaires de malversation au sein de la Mairie de Montréal. Cela a vraiment déclenché quelque chose.
On a répondu à une interrogation: oui, ici aussi, un média sérieux et complètement indépendant est possible.Et puis pour nous même, ce pure player était aussi un moyen de garder espoir et de de faire pression sur notre ancienne direction.

Au bout de quelques mois, une version papier, distribuée gratuitement est apparue. Pourquoi?
Le papier, ça permet d’accroitre la reconnaissance et le taux de pénétration. Un site internet, c’est très utile, mais il faut se connecter dessus pour en jouir. C’est passif. Avec une distribution gratuite de notre publication, on touchait toute la population.Et puis, à l’époque, le Journal de Montréal a commencé à multiplier les distributions gratuites. Il fallait riposter.L’effet a été bénéfique. Le trafic sur le site a augmenté à mesure que nous distribuions. On a créé un véritable buzz médiatique.

Quels sont les grands articles, les  scoops, qui ont marqués l’aventure?
Les financements illicites de la campagne d’un candidat à la Mairie. Il a dû abandonner la course lorsque le site a dénoncé ses turpitudes. Ça a même touché toutes les sphères politiques.Il y a eu l’histoire du gaz de schiste, et puis les articles sportifs.Le Journal de Montréal avait la meilleure équipe de journalistes sportifs du Québec. Forcément, on en a hérité.Et tout ça, on l’a fait de façon très artisanale. Nous devions aller à l’information à l’inverse du Journal de Montréal où l’information venait à nous. C’était difficile dans ce contexte économique noir et avec cette équipe réduite. Mais on l’a fait.

Et comment s’est terminée l’histoire?
Le 26 février 2011, le lock-out a pris fin, quand le syndicat a accepté une proposition de Québecor qui permettait à Rue Frontenac de survivre. Comme notre site pouvait survivre et qu’il avait, selon nous, un grand avenir, nous avons cherché des investisseurs.
Ce fut dur. A partir du printemps, les gens qui avaient décidé de ne pas reprendre leur poste au Journal de Montréal, n’avaient plus de revenu. Il était difficile de leur demander à nouveau un effort de temps et d’argent. Nous avons trouvé un investisseur mais nous n’étions pas sur la même longueur d’onde. Le 1 juillet 2011, nous fermions le site. C’était la fin de l’histoire.

Que sont devenus les anciens de Rue Frontenac?
Je suis présentement à Radio Canada et au journal Les Affaires. Très peu sont retourné au Journal de Montréal. En fait, il y a eu moins de personnes qui y sont retourné que le nombre de poste disponible, c’est dire.
Il y a encore des personnes sans emploi, mais la grande majorité a retrouvée quelque chose ailleurs, alors que le milieu journalistique est saturé au Québec et à Montréal. C’est la preuve que ce que nous faisions était bon. Rue Frontenac a permis à pas mal de jeunes d’éclore et de s’établir vraiment. Ça a été un booster de carrière.

Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de ces deux années de lutte et de la forme qu’elle a prise?
On espère que les Québecois vont se rendre compte de l’omniprésence de Québecor dans les médias et du danger lié à la concentration de la presse. Il se bon de retenir aussi que notre essai est ce qui s’est fait de plus intéressant en matière de liberté d’expression ces dernières années. L’idée de pouvoir vivre du journalisme pur, sans filtre. Le « Bye Bye Boss ».
Ce n’est pas forcément un tournant dans l’histoire des nouvelles pratiques journalistiques, mais ça reste une belle aventure qui, je l’espère, n’aura plus à se reproduire

Pour accéder aux archives du journal, c’est ici

Entretien réalisé par Maxence Knepper

Le VJ Mouvement, pour un vidéo-journalisme indépendant

Alors que le monde des médias est souvent attaqué pour son manque d’indépendance et d’impartialité, une communauté nommée le VJ movement (VJ: Video-journalisme) s’est formée sur internet afin de diffuser une information libre venue des quatre coins du monde.

Connivence avec le monde politique, pressions du pouvoir en place, dictature de l’info sensationnaliste: l’indépendance de la presse est remise en question de nos jours. L’agenda des rédactions s’adapte de plus en plus aux impératifs d’audience oubliant, parfois, les missions d’objectivité et d’impartialité qui sont à la base de la profession.

Fondé en réaction à ces dérives, le VJ Movement est un organisme rassemblant journalistes freelance et caricaturistes, avec la collaboration des membres inscrits sur le site, pour proposer une alternative à l’information formatée et unilatérale des médias télévisuels de masse. Ce mouvement, créé en 2009 à La Haye aux Pays-Bas, ne veut pas pour autant être qualifié de “plate-forme de journalisme citoyen”.

Une production de l’information innovante

Son principe de fonctionnement est bien spécifique: tous les membres de la communauté VJ peuvent proposer un sujet de reportage, qui sera ensuite soumis au vote de l’ensemble. S’il obtient assez de suffrages, il sera mis en image par un journaliste professionnel. Le slogan du site “There is more than one truth” (“Il y a plus qu’une seule vérité”) reflète bien ses aspérités: proposer des regards différents sur un même sujet. Pour cela, le site est organisé en “séries”, des collections de vidéos-reportages classés par thème ou évènement. Une approche particulièrement intéressante pour élargir sa vision de l’information sur des sujets variés, comme, par exemple celui du mariage entre personnes du même sexe, traité dans la vidéo suivante:

 

Une réalité absente dans les médias

Thomas Loudon, le créateur du mouvement, a eu l’idée de cette nouvelle forme de journalisme en 2007 lorsqu’il était reporter de guerre en Irak et en Afghanistan, alors que ses collègues partageaient leur frustration de ne pas pouvoir traiter certains sujets car leur rédacteur en chef ne leur laissait pas le choix et demandait la couverture d’évènements plus “importants”, spectaculaires, ou proches de l’actualité. Ce n’est qu’en 2009 que le site est lancé, et depuis, le VJ movement a rassemblé plus de 150 journalistes dans  une centaine de pays (de l’Italie à la Malaisie).

Les limites d’une structure non-conventionnelle

L’inscription gratuite et la nécessité de produire du contenu poussent néanmoins le site VJ movement à publier des reportages qui font preuve d’un certain amateurisme sur la forme, car les journalistes et correspondants n’ont pas tous l’équipement approprié ou la maîtrise des techniques vidéos. Le résultat est une télévision dont le contenu va plus loin que les médias traditionnels, mais qui pêche par une certaine austérité (qualité audio/vidéo médiocre, montage très rudimentaire). Alors, le VJ Movement, véritable alternative ou simple supplément d’information ? La nature d’une structure comme celle-ci (gratuite, refusant la publicité comme moyen de financement, ne faisant pas de promotion) l’empêche de rivaliser en popularité et en qualité avec une chaîne d’information télévisuelle mais intéressera quiconque veut élargir son horizon médiatique, et voir la vérité sous différents angles.

Chaine youtube du VJ Movement

Site officiel du VJ movement

Texte rédigé par Terence Carron