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Apple : le bienfaiteur très exigeant de la presse numérique

Bientôt deux ans que l’Ipad est sur le marché et l’engouement de départ pour cette technologie potentiellement capable d’apporter des changements importants à un secteur en crise, s’est fortement atténué. Car derrière les intentions louables de la firme de Cupertino à l’encontre des journaux papier, transparaissent toutes les contraintes d’exploitation du support très peu appréciées par les éditeurs de presse.

« Ceci est une révolution ». Ainsi était introduit l’Ipad par feu Steve Jobs en avril 2010. Une tablette tactile révolutionnaire, capable d’exploiter des contenus nouveaux et ludique, constamment connecté à Internet, transportable comme bon nous semble, et dont l’écran est adapté et conçu pour une lecture des plus agréable. Bref, un objet souvent rêvé pas encore fabriqué, avant qu’Apple donne vie au fantasme de bon nombre de magnats de la presse.  De grands espoirs sont placés dans l’Ipad, par beaucoup, les éditeurs de presse en tête. Ceux-ci espèrent clairement profiter de la facilité d’achat développée par Apple afin de  proposer, par le biais de la tablette, des abonnements en un clic à leurs journaux et magazines

Des médias du monde entier se sont donc rués sur la machine, l’enthousiasme est partagé, et les ambitions grandes. Beaucoup de groupes de presse n’hésitent pas à investir de grandes sommes dans la création de versions numériques de leurs parutions et ainsi profiter au mieux des capacités apportées par la technologie d’Apple (contenus intéractifs audio et vidéo pour renforcer un article papier, animation flash,et plus encore).

Des espérances rapidement revues à la baisse

Deux ans après, le discours n’est plus le même, les ambitions sont beaucoup plus modérées. La raison ? Les conditions d’exploitation du support imposées par Apple qui prévoient, entre autre :

  • Une censure et un droit de regard indiscutable : l’App store (magasin en ligne d’Apple) est dans le droit et la capacité de refuser, comme bon lui semble, une application. La censure est également très (trop ?) présente. La firme américaine a fait part à plusieurs reprises, d’un droit de regard sur le contenu éditorial de certaines parutions. Et plus souvent dans un souci d’image que d’éthique. Par exemple en menaçant le journal Newsday de supprimer  son application si la diffusion d’une publicité se moquant de l’Ipad n’était pas immédiatement enlevée des écrans. Ou encore quand le contenu du magazine masculin américain Esquire, certainement jugé un poil trop choquant pour la ménagère de 40 ans, n’est pas publié sans explication de la part d’Apple. Laissant le magazine sans parution numérique pendant près de 4 semaines et obligeant la rédaction de celui-ci à s’auto-censurer pour obtenir une parution sur l’App Store. L’attitude d’Apple envers les contenus est parfois contradictoire. Comme en 2010, lorsque la firme américaine décide de supprimer l’application du  caricaturiste américain Mark Fiore avant de la remettre en ligne quelques semaines après… suite à la distinction de son auteur au prix Pulitzer de la caricature.
  • Des commissions importantes : Apple prélève 30% sur toutes les transactions financières effectuées sur l’App Store, une somme “énorme” pour certains groupes de presses qui jugeant le contexte économique déjà difficile, s’attendaient à des commissions biens moins élevées.
  • Une grille tarifaire imposée : afin de standardiser les opérations sur les très nombreuses applications existantes (près de 60 000), les prix de vente des quotidiens sur l’App Store est imposé par Apple. Pour l’Europe par exemple un quotidien peut être vendu soit 79 centimes soit 1,59 euro, aucun prix intermédiaire n’est possible. Ce qui a pour fâcheuse conséquence d’avoir des journaux numérique parfois plus cher que leur édition papier.
  • un refus de partage des données concernant les utilisateurs: les éditeurs comptaient énormément sur l’Ipad comme pourvoyeur d’accès aux données personnelles des usagers, permettant aisni d’instaurer un suivi des abonnés pour anticiper sur leurs attentes et agir en conséquence. Perdu. Apple se considérant comme « propriétaire exclusif de ces données », celles-ci sont longtemps restés exclusives à la firme qui a néanmoins mis de l’eau dans son vin depuis peu en acceptant de partager ces informations avec les éditeurs, à condition toutefois que l’usager donne son consentement.

Un choix à faire face aux contraintes

Avec toutes ces exigences, les groupes et éditeurs de presse ont une décision essentielle à prendre. Soit accepter les conditions d’utilisation plus qu’exigeantes d’Apple et ainsi profiter de la diversification de contenu apportée par l’Ipad ainsi que du public nouveau attiré par cette technologie nouvelle. Soit aller voir ailleurs, et peut-être passer à côté de ce qui pourrait très bien être le support d’information de demain.

Vont en découler deux types d’attitudes : certains vont collaborer et donc accepter les requêtes d’Apple, et vont malgré tout s’estimer gagnants grâce à leur exploitation et leur présence sur le support.  Présence qui leur permet ainsi de gagner un grand nombre de lecteurs compte tenu du nombre de tablettes vendues (à ce jour près de 15 millions à travers le monde). Alors que d’autres vont chercher des alternatives à l’Ipad comme l’exploitation d’autres plateformes comme les tablettes android de plus en plus présentes sur le marché (au 2nd trimestre 2011, les tablettes android détenaient 30,1% de part de marché) mais dont le contenu des applications reste pour le moment moins développé et moins attractif que celles pour Ipad. Ou bien encore avec la tablette Kindle du géant de l’achat en ligne, Amazon, récemment lancée à un prix défiant toute concurrence mais dont les conditions d’exploitation restent assez mystérieuses (pour preuve, Amazon impose une clause de confidentialité à propos du montant de la commission imposée) .

En même temps, difficile de reprocher à Apple de fixer toutes ces règles, l’Ipad étant son invention de A à Z, c’est son droit le plus légitime de réglementer son exploitation.

Texte rédigé par Florent Bovicelli

RTBF.be, Francetvinfo, BBC, ARD… Ces médias publics accusés de concurrence déloyale.

Vendredi dernier, le tribunal de commerce de Charleroi a rendu son verdict : RTBF.be peut poursuivre son activité. Pour les journaux francophones belges, ce site fait une concurrence déloyale à la presse écrite en ligne en diffusant du contenu écrit. Ils devront pourtant faire avec…

Petit flashback
Tout a commencé le 13 janvier 2010, lorsque la RTBF annonce un investissement important dans les nouvelles technologies de l’information. Les éditeurs de journaux commencent alors à s’inquiéter de la concurrence que représente la Radio Télévision Belge Francophone.

Service public, la RTBF bénéficie de financements publics. Chose que les journaux papiers n’ont pas. Le site RTBF.be a donc plus de moyens que les sites de la presse écrite francophone belge pour se développer. Rappelons d’ailleurs que l’audiovisuel public possède plus de 300 millions d’euros en provenance des financements publics et du marché publicitaire, tandis que tous les journaux et magazines francophones belges réunis totalisent 270 millions d’euros tirés de la vente des journaux et de la publicité (chiffres publiés par la Dernière Heure le 30 décembre 2011). Voilà peut-être de quoi expliquer les craintes des éditeurs de presse.

Comme annoncé, la RTBF ouvre donc un nouveau portail internet afin de proposer des sites thématiques au contenu rédactionnel important; le tout en consacrant une large place à la publicité.

À la suite de quoi les éditeurs de presse (réunis au sein de leur association professionnelle : les Journaux Francophones Belges) décident d’attaquer la chaîne publique en justice le 9 septembre 2010.

Ils demandent à la RTBF de mettre fin à toute publicité et à toute activité d’information écrite sur son site, sur les réseaux sociaux, sur les blogs de journalistes de la chaîne et dans ses newsletters. Les JFB estiment que RTBF.be va au delà des missions d’un service public et demandent l’accès à la comptabilité de la chaîne pour vérifier si cette activité se fait ou non avec l’argent public. Autrement dit, l’activité que mène la RTBF sur son site constitue pour les JFB une violation du statut de la chaîne, celle-ci n’étant pas autorisée à utiliser son site internet pour autre chose que pour faire la promotion de ses programmes de radio et de télévision.

« La RTBF déplore cette action judiciaire. Si elle devait aboutir, elle mettrait purement et simplement en péril une présence cohérente et crédible du service public sur les nouveaux médias. »
(Sur le site de la RTBF, à l’annonce de l’assignation en justice)

Avant d’en arriver au recours juridique, une tentative de médiation a bien été lancé, mais en vain. Elle a été abandonnée en mai 2010, les deux parties n’arrivant pas à dialoguer.

« La RTBF regrette par ailleurs que l’action des Journaux francophones belges et les éditeurs de presse écrite s’inscrive en contradiction avec tout esprit de médiation et de dialogue. A ses yeux, celui-ci est pourtant indispensable pour que les acteurs de l’espace médiatique belge francophone puissent collaborer et exister ainsi renforcés dans un paysage où la concurrence, mondiale, bouscule les modèles traditionnels. »
(Sur le site de la RTBF, à l’annonce de l’assignation en justice)

Le procès débute le 15 juin 2011. Pour sa défense, la RTBF plaide l’idée que la télévision et la radio restent les activités principales de la chaîne; le site d’information n’étant qu’une activité annexe. De cette façon, la RTBF reste dans ses droits. Le tribunal de commerce de Charleroi prononce son jugement le 30 décembre dernier : RTBF.be peut poursuivre toutes ses activités. Pour le Président du tribunal, les inquiétudes de la presse écrite sont infondées.

Face à cette décision, François Le Hodey, Président du conseil d’administration de JFB, réagit dans le JT de la RTBF :
« Nous attendions un élément de clarification juridique qui était indispensable. Vous savez nous vivons une révolution des médias qui est absolument considérable. Et donc il est grand tant que le monde politique prenne la mesure de ce qu’il se passe, parce que nous devons organiser, comme dans tous les pays d’Europe, une concurrence équilibrée entre les services publics et les acteurs privés dans le domaine des médias.»

Les JFB vont à présent analyser le jugement avant de décider d’un éventuel appel. Mais en attendant, ils se sont officiellement exprimés dans un communiqué vendredi dernier suite au verdict. Ils y dénoncent « le flou du décret de la RTBF (qui) lui permet d’éviter d’être condamnée dans le procès qui l’oppose à la presse ».

Cette affaire n’est pas un cas isolé
Cette question de concurrence entre un média public et des éditeurs de presse écrite (privés) ne se pose pas qu’en Belgique: au moins quatre autres pays européens sont concernés. Au Royaume-Uni, c’est la BBC qui s’est vue accuser de concurrence déloyale. En Finlande, l’agence de presse STT est entrée en conflit avec la télévision publique Yle au sujet de sa présence sur le web. En Allemagne, un procès similaire à celui de la Belgique a pu être observé fin juin 2011 : les éditeurs de presse écrite allemands ont porté plainte contre la première chaîne de télévision du pays (ARD) après le lancement d’une application qui a fait un carton. Et enfin, en France le nouveau site Francetvinfo commence à créer certaines angoisses chez les éditeurs de presse écrite.

Francetvinfo c’est ça:

… Un site d’information en continu, lancé mi-novembre 2011.

Et assez logiquement, les idées qu’avance Bruno Patino, Directeur général de France Télévisions délégué au développement numérique, font écho à celles de la RTBF :

« Ce site répond à nos missions de service public : il se veut très ouvert, avec de nombreux liens vers l’extérieur, en grande majorité vers des sites de presse. »

France Télévision tente toutefois de rassurer les éditeurs de presse écrite française en signalant que ce nouveau site n’est pas un enjeu publicitaire pour le groupe (alors que, je le rappelle, RTBF.be en est un pour la chaîne belge). Et c’est certainement cette question là qui risque d’être décisive dans le lancement ou non d’une action en justice.

Le web accroit considérablement la concurrence entre les médias
On le constate une fois de plus à travers ces affaires : le web bouleverse les frontières entre les différents supports médiatiques et accroit considérablement la concurrence entre les médias. Et ceci d’autant plus dans un petit pays comme la Belgique.
Notez que la presse écrite en ligne gagne également de plus en plus de terrain dans le domaine audiovisuel. Beaucoup de journaux en ligne ont créé leur webtv. On pourrait citer par exemple L’Avenir (un quotidien régional belge) :


Certes, il est moins facile pour des journalistes de presse écrite de “s’improviser” journaliste reporter d’image que l’inverse; tout le côté technique étant un obstacle important. La conversion nécessite donc plus de temps dans un sens que dans l’autre.

Mais d’une manière générale, le web tend à brouiller les pistes entre les différents supports et à amplifier intensément la concurrence entre les médias. Aujourd’hui, tous les médias (de tous types de supports) doivent être présents sur internet pour survivre. De même, chacun doit se diversifier et utiliser toutes les ressources qu’offre internet pour ne pas se laisser devancer par les autres. Tout cela tend à une uniformisation. Est-ce une bonne nouvelle? Pas pour tout le monde. Tandis que les médias les plus influents (ou du moins les plus subventionnés), comme la RTBF ou France TV, ont de grandes chances de perdurer, les plus fragiles risquent de s’effacer peu à peu. Quant au lecteur, il a le choix : soit il considère que cette uniformisation nuit au pluralisme démocratie, soit il considère que cette “sélection naturelle” permettra d’atténuer l’infobésité d’aujourd’hui.

Texte rédigé par Lucile Jeanniard