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Edition Afrique

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Dossier N°6 : Sur les blogs africains, l’information se libère

Si internet n’affiche pour l’instant qu’un faible taux de pénétration sur le continent africain, il ne fait pourtant pas l’ombre d’un doute que le réseau devient, peu à peu, la source d’un important développement médiatique. Alors que les médias traditionnels souffrent trop souvent d’entraves à la liberté d’expression, journalistes et internautes avisés s’emploient depuis quelques années à apporter une véritable plus-value à l’information, grâce à un outil en pleine phase de démocratisation : le blog.
Cerise Assadi-Rochet et Giovanni Djossou vous proposent, dans ce dossier, une analyse du développement spectaculaire de la blogosphère panafricaine

Le journalisme hyper local en Afrique de l’Ouest

Il faudra désormais compter avec l’Afrique dans le développement mondial de l’information hyper locale. Pourtant, l’hyper local  à « l’africaine » est, en de nombreux points, différent des autres. Focus sur Avenue Afrique.

Depuis plusieurs années déjà, l’information hyper locale se développe à travers le monde et notamment aux Etats-Unis où le New-York Times fut l’un des pionniers en la matière, en créant The Local-The New-york Times afin de diffuser les informations de deux grands quartiers de la Grosse Pomme : East Village et Fort Greene.
Le développement de l’hyper local répond à une demande accrue, de la part des citoyens, pour une information de proximité, une information les touchant directement. Par ailleurs, si certains médias, notamment en Amérique du nord, utilisent la presse papier pour développer l’hyper local, la plupart font appel au blocable. A savoir, l’hyper local via les blogs. Les Etats-Unis, l’Europe, l’Asie se sont mis à l’hyper local. Ne manquait plus que l’Afrique.

En février 2009 est née l’association Avenue Afrique. Cette association via son blog décomposé en ’avenues’, tente de traiter les sujets liés aux capitales d’Afrique de l’Ouest. Le lancement s’est effectué avec la création de l’Avenue 225-Abidjan (Côte-d’Ivoire). Plus tard, naîtra l’Avenue 223 –Bamako (Mali), l’Avenue 221-Dakar (Sénégal) puis l’Avenue 226-Ouagadougou (Burkina Faso). La dernière avenue lancée est la 224 consacrée à Conakry, la capitale guinéenne.

On l’aura compris, l’hyper local africain répond à une logique totalement différente des autres. Plus précisément, le projet est contraire à l’hyper local européen et américain. Là où, en Occident, on recherche une information précise, distincte selon les zones géographiques, Avenue Afrique propose, elle, une centralisation de l’information des grandes capitales d’Afrique de l’Ouest.
A l’heure où les pays des ex-AOF et AEF- bref les ex-colonies françaises d’Afrique de l’ouest- désirent adopter une monnaie commune en remplacement du Franc CFA, Avenue Afrique participe à cette volonté de réunion de ces pays, via son blog.  Avenue Afrique, à son échelle, à sa manière, diffuse l’idée d’une Afrique de l’Ouest unie. Unie dans son combat pour le développement économique, unie dans son désir de plus de démocratie etc.

Par ailleurs, Avenue Afrique, participe à la promotion des nouveaux systèmes d’information sur le continent noir. Les journalistes professionnels, en encadrant et ouvrant la pratique des nouveaux médias aux citoyens désireux de prendre part au projet, permettent le développement et la massification des nouvelles pratiques journalistiques en Afrique de l’Ouest.

Enfin, dans une région du monde où l’information est relativement contrôlée par les pouvoirs publics, Avenue Afrique est une fenêtre d’expression libre du citoyen face à la presse d’Etat où les journalistes et les personnalités politiques se côtoient de… très près.  Cette information citoyenne encadrée par de nombreux professionnels, prend donc ici toute son importance. Elle est également une réponse à certains blogs et sites internet créés par la diaspora africaine en France, en Belgique, au Canada, au Etats-Unis, parfois très dévouée, mais trop éloignée géographiquement de ses sujets d’études pour pouvoir être totalement objective.

Texte rédigé par Giovanni Djossou

Analyse : quand les blogs mettent la fracture numérique au tapis

Il y aurait ceux qui sont connectés et ceux qui ne le sont pas. Deux sociétés qui s’opposent, comme la lumière et l’obscurité, la richesse et la pauvreté, le blanc et le noir, même, si l’on ose.  Plusieurs phénomènes observés ces dernières années sur le continent africain nuancent pourtant le concept de fracture numérique. La blogosphère, qui s’étend à présent jusqu’en Afrique subsaharienne, pourrait même le remettre en question.

Blogosphère africaine : un essor paradoxal
Avec un taux de pénétration d’Internet sur le continent avoisinant les 12%, soit un tiers seulement de la moyenne mondiale, l’Afrique reste le continent le moins connecté du globe. (chiffres 2011, Internet World Stats)

En cause : les tarifs d’accès à internet, actuellement 5 fois plus élevés que dans le reste du monde, à fortiori pour les lignes haut débit (seulement 2% de taux de pénétration sur le continent). L’absence de réseaux internationaux à haute capacité sur le territoire freine en effet pour l’instant une diminution des coûts d’accès.

Néanmoins, la toile africaine se structure notamment autour de ce qui semble devenir un véritable phénomène de société. Apparue sur le continent dans le milieu des années 2000, la blogosphère initiée en Afrique anglophone s’étend en effet à présent sur tout le territoire. Selon l’agrégateur Afrigator, depuis 2007, ce sont 150 nouveaux blogs qui naissent mensuellement dans l’afrosphère, et viennent enrichir les quelques 30 000 articles publiés mensuellement sur la toile africaine. (chiffres 2008), ce qui s’explique, entre autre, par la gratuité et la simplicité d’utilisation des plateformes. Un nombre qui peu paraitre timide au regard des millionsw de billets postés chaque jour à travers le monde, mais qui prouve que la blogosphère africaine parvient à s’organiser malgré le manque de connectivité.

Doit-on encore parler de fracture numérique africaine?
Ainsi l’idée d’une fracture numérique, si elle peut être contournée par ceux qui en seraient les victimes, pourrait bien dévoiler certaines de ses failles. Reposant simplement sur le dénombrement des équipements reliés au réseau, elle ne s’intéresse pas aux usages spécifiques de ces outils. Certains particularismes africains méritent pourtant d’être mentionnés lorsque l’on aborde la question de l’utilisation d’internet, et notamment son aspect collectif. Le développement des cybercafés, voire même, pour certains pays, son foisonnement, a considérablement contribué au développement des TIC. Idem pour les cybercases, qui relient aujourd’hui des dizaines de villages isolés, au réseau mondial. Ces espaces d’accès à Internet, qui offrent un service de proximité à moindre coût à un grand nombre de personnes, nuancent considérablement la notion de fracture numérique, de même que les usages extra-familiaux dont peuvent faire l’objet les équipements informatiques de certains foyers.

Abordant l’accès à internet sous un angle uniquement quantitatif, le concept de fracture numérique néglige également ce qui pourrait être de l’ordre de la qualité des flux émis ou reçus. Chaque transmission est en effet admise comme étant une diffusion d’information, sans que nul ne s’intéresse à la valeur réellement informative du message. Or, s’il était possible d’exclure de l’évaluation de la connectivité des territoires et des populations, la pollution numérique (SPAM et autres publicités) ou encore la prolifération des virus, extrêmement répandus là où les taux de pénétration du net sont les plus importants,  il y a fort à parier que la représentation binaire du monde que donne actuellement à voir ledit concept serait vraisemblablement bien différente.

Bloguer moins, mais utile
Revenons-en à présent à la blogosphère africaine, qui va justement dans le sens de cette remise en cause. Les blogs africains, dont le nombre, qui bien qu’en progression, reste encore faible si on le compare au reste du monde, font mouche de par leur qualité. Preuve en est, s’il en faut une, le succès consécutif de deux blogueurs africains lors des “ BoB’s“, -Coupe du monde des blogs organisée par la radio internationale allemande Deutsche Welle-. En 2007, c’est Cédric Kalonji, journaliste congolais, que le jury du concours a choisi de récompenser pour son blog mêlant actualité, réflexions et vie quotidienne. L’année suivante, c’est le jeune journaliste ivoirien formé par la presse écrite Israël Yoroba, devenu depuis lors blogueur professionnel,qui décroche le titre.

La qualité du contenu des posts intra-africains, parfaitement illustrée par la récompense de ces blogs, pourrait donc être en mesure de compenser leur quantité. Abordant l’actualité sportive, politique et économique du continent, ils empruntent bien souvent un ton résolument journalistique, et sont même fréquemment tenus par des journalistes. Dans une perspective parfaitement utilitariste, les Africains peuvent écrire dans leurs billets ce que les médias traditionnels cachent par peur de représailles. Aidés par le développement léger mais néanmoins perceptible du réseau et des initiatives locales pour l’accessibilité d’internet au plus grand nombre, les blogueurs dépossèdent progressivement la notion de fracture numérique de son sens.

Texte rédigé par Cerise Assadi Rochet

Bloguer, et être libre de parler

Ils sont en augmentation constante depuis le début des années 2000. Les blogs, qui occupent un espace très important sur la toile africaine, apportent une véritable plus-value dans le traitement de l’information du continent.

Contourner les médias traditionnels
Malgré une large progression de la liberté de la presse sur le continent africain, Reporters Sans Frontières y pointe une situation néanmoins toujours préoccupante, puisque 7 États seulement se situent dans les 50 premières places du classement mondial de l’ONG pour 2011. Ce contexte, où tout n’est pas toujours bon à dire pour les journalistes, explique en partie l’engouement pour les blogs sur la toile africaine. La densité du réseau, ainsi que l’anonymat derrière lequel peuvent parfois se cacher les internautes, leur permet d’y publier des contenus informationnels alternatifs aux diffusions des médias traditionnels plus ou moins muselés. Ainsi les journalistes africains sont-ils souvent des blogueurs appliqués.

Dénoncer les manipulations et rétablir la vérité
C’est notamment le cas au Bénin, qu’RSF situe à la 91ème place de son classement mondial. Dans ce petit pays d’Afrique de l’ouest, la blogosphère est notamment animée par de nombreux journalistes qui apportent une véritable plus-value à l’information délivrée par la presse traditionnelle insuffisamment qualitative, voire même erronée. Gnona est l’un d’entre eux. Il se présente comme étant “investi d’une mission d’informer les internautes sur l’évolution de la situation économique du continent africain et du Bénin en particulier”. Il fait également de son blog un espace consacré à des prises de positions politiques et relatives aux droits de l’homme. Dans une publication en date de mai 2007, il  dénonce l’usage outrancier que font les autorités politiques des médias traditionnels du pays. Dans cet article, il accuse notamment ces mêmes médias d’avoir diffusé des informations mensongères quant à la production de coton du pays, et en profite pour rétablir la vérité. Christophe D. Assogba  situe son blog dans une démarche similaire. Avant de s’illustrer pour son ouvrage intitulé « Presse béninoise, l’échoppe de la mafia », l’homme a longtemps tenu un blog au sein duquel il a, à plusieurs reprises, mis en évidence les pratiques manipulatoires de l’ORTB.
D’autres journalistes se distinguent ainsi à travers le continent africain, en valorisant une information destinée s’approcher davantage de la réalité des faits. Martin Saihonnou est l’auteur du blog Afriksenatorium, dont le sous-titre est pour le moins évocateur : “L’Afrique ne doit plus être trahie ; les peuples ont soif de vérité : c’est à vous que je parle”. Au fil de ses publications, il s’engage pour la liberté d’expression et le libre exercice de la profession, tout en restant totalement anonyme. Si on connaît son nom, son blog ne dispose pas de page de présentation, et il est impossible de connaître la nationalité de ce journaliste-blogueur. Banamikili a quant à lui été initié par 2 journalistes congolais, et aurait pour mission de devenir « le Wikileaks d’Afrique ». Chaque jour, il met les citoyens à contribution dans le but de dénoncer la politique du « sanguinaire Joseph Kabila ». Sans être leur seule vocation, bien d’autres exemples de la libéralisation de la parole par le biais des blogs existent en Afrique.

L’impossible élimination des risques pour la profession?
Malgré tout, c’est dans une totale insécurité que certains blogueurs exercent leur activité. Dans certains pays d’Afrique qui affichent encore des taux de pénétration d’internet relativement bas, la toile est très surveillée. C’est le cas en Ethiopie, où de nombreux journalistes, affiliés à des médias traditionnels –pour ne pas dire « d’Etat »- ou publiant sur internet, sont fréquemment inquiétés. Blogueur assidu, Eskinder Nega en a fait les frais à plusieurs reprises. Arrêté 7 fois au cours des deux dernières décennies, il est à nouveau en prison depuis septembre 2011, pour avoir publié une colonne dans laquelle il dénonçait le non respect de la liberté d’expression. Accusé d’actes de terrorisme, il risque à présent la peine de mort.
Eskinder Nega n’est pas un cas isolé. Preuve que le réseau internet, s’il aide beaucoup, ne peut  tout résoudre, l’Afrique est encore aujourd’hui le continent qui emprisonne le plus les journalistes.

Texte rédigé par Cerise Assadi-Rochet

Zoom Sur : Ouest AfriKa Blog, quand les médias traditionnels africains croisent l’innovation

Initié en 2009 par l’ESJ Lille, Ouest AfriKa Blog pourrait se décrire comme un nouvel outil au service des journalistes des radios communautaires francophones d’Afrique de l’Ouest, mais également du public, qu’il soit africain ou plus international. De la formation des professionnels à la diffusion numérique de contenus de proximité, le projet, fondé sur l’essor des nouvelles pratiques journalistiques, tend à encadrer l’intégralité de la chaine de production et de diffusion numérique de l’information hyper locale.

De l’ idée à l’organisation du projet
L’initiative voit le jour en 2009, suite à deux constats. D’un côté, l’Afrique regorgerait de contenu informatif hyper local, diffusé dans le strict cadre intra-communautaire, mais néanmoins extrêmement qualitatif. D’un autre côté, internet et la technologie numérique, déjà utilisés par la plupart des médias de la planète, représenteraient un véritable boulevard sur le monde. Ne restait plus qu’à trouver le moyen de poster cette information hyper locale sur la toile, de manière à élargir son périmètre de diffusion.  Ainsi, les professionnels des radios communautaires francophones d’Afrique de l’Ouest, ont-ils, en tant que premier porte-paroles des populations regroupés en fédérations nationales, été placés au cœur du projet.
Le principe est donc simple : choisir sur concours des journalistes radio, les former aux pratiques multimédias, et ainsi leur donner la possibilité de diffuser leurs productions au-delà des frontières de leurs communautés. De cette idée s’est progressivement construite une véritable organisation. Ouest AfriKa Blog aujourd’hui, c’est 13 journalistes sénégalais, maliens, burkinabè et togolais munis d’appareils photos et d’enregistreurs audionumériques,  mais aussi un blog, opérationnel depuis 2010, qui supporte leurs productions multimédias au contenu hyper-local, une dizaine de partenaires, et enfin, la prochaine entrée de la Côte d’Ivoire dans la danse… le tout diligenté par le désormais célèbre journaliste-blogueur Israël Guébo Yoroba.

« Yoro », au service d’un projet à grande envergure
Ce dernier, choisi par l’ESJ pour l’encadrement du projet au regard de sa passion pour le web, de sa spécialisation en radio lors de son cursus mais également de sa connaissance du terrain de l’Afrique de l’Ouest, n’a pas hésité une seconde avant d’accepter ce nouveau challenge : « je trouvais vraiment dommage que les belles histoires de nos cités restent entre les communautés. On oublie parfois qu’il y a des ressortissants de ces régions qui sont dans la diaspora. On ne pense pas non plus à ceux qui sont étrangers et qui s’intéressent à nos cultures, à notre quotidien. Croiser les radios communautaires avec le web était une excellente idée », raconte-t-il.
Israël, connu pour son large spectre de compétences, trouve ainsi dans sa fonction une manière de les exploiter. C’est lui en effet qui a eu en charge les 3 cessions de formation en écriture web et multimédia des journalistes radio, organisées à Bamako en 2010, à Ouagadougou en 2011, et à Abidjan en 2012. C’est également lui le créateur du blog, dont il assure aujourd’hui  la coordination et l’encadrement éditorial. C’est lui, enfin,  qui établit chaque mois un compte rendu du projet destiné à l’ensemble de ses partenaires. S’il semble aujourd’hui satisfait des résultats obtenus, Israël ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Réjouis de voir que le nombre de visiteurs mensuels, passés de 500 à 2000 en peu de temps, est en constante augmentation, il entend développer davantage cette audience, en créant de nouveaux partenariats. Les sites web d’Orange et d’RFI pourraient ainsi prochainement rejoindre la partie, comme préalable à la monétisation du projet et au début de sa pérennisation.

Les journalistes radio Ivoiriens, lors de leur cession de formation à Abidjan

Des journalistes sur-motivés, le succès au rendez-vous
La satisfaction, les journalistes d’Ouest AfriKa Blog l’éprouvent aussi. Donald Duwani, producteur technicien de Radio Goulou à Pô, dans le sud du Burkina Faso, y anime des émissions en français et également en langues locales. Pour parler du projet, il use d’une poésie propre aux contenus qu’il aime diffuser : « une rosée sur la montagne, un cri d’oiseau dans les bois et une fine poussière sur ta chemisette ; c’est ça aussi l’Afrique. L’Afrique qui chante, mon village au clair de lune… Comment faire voir les joies et les peines de mon village ? » A cette question, le blog a apporté une solution. Solange Koblan, journaliste sur radio Zanzan, vient de rejoindre l’équipe pour la Côte d’Ivoire. Elle, plus pragmatique dans ses propos, fait état des possibilités qu’offre le réseau : écouter son interview

Quelque soit la manière dont ils l’expriment cependant, il ne fait aucun doute que les journalistes engagés dans le projet y trouvent une profonde motivation. Preuve en est, le nombre plus qu’honorable de posts qu’affiche le blog à l’heure actuelle. Avec 250 articles en moins de deux ans, les 13 journalistes (prochainement 22, mais initialement 5), ont su faire preuve d’un immense sérieux dans le rythme de parution, et en assure ainsi l’inévitable succès. En tout état de cause, sur la planète blog en constante extension, rares sont pourtant ceux qui se montrent si innovant, tant dans la forme que dans le fond. Aux plus maladroits qui ne pourraient s’empêcher de pointer le « retard numérique de l’Afrique », Ouest AfriKa Blog pourrait bien clouer le bec.

Texte rédigé par Cerise Assadi-Rochet

Kpakpatoya : du commérage à la diffusion de l’information

En argot ivoirien, le kpakatoya, est un commérage. Mais depuis près d’un an, Kpakpatoya, c’est également une communauté en ligne, chargée de rapporter et de faire circuler scoops, révélations et infos divertissantes.

Un hashtag qui fait le buzz sur le net, ou comment tout a commencé.
2011, période de crise en Côte d’Ivoire, le besoin de décompresser d’une douloureuse actualité se fait sentir dans la communauté virtuelle ivoirienne. Progressivement, le hashtag #kpakpatoya va ainsi prendre une ampleur considérable sur Twitter, en fédérant autour de lui de plus en plus d’internautes. Sport, technologies de l’information et le la communication, histoires drôles, ou même vie quotidienne, tous les thèmes sont bons à aborder et à diffuser sous cette appellation, tant qu’il ne s’agit ni de politique, ni d’insultes. Au simple tag viendra s’ajouter assez vite une page Facebook du même nom, qui obéira exactement aux mêmes principes. Jusqu’à ce qu’en avril de la même année, Necemon, un internaute, décide de prendre les choses en main.

Compte facebook de Kpakpatoya

Du Tweet au site
Après avoir découvert le buzz que génère le tag, Necemon Yai, infographiste et développeur de profession, entame alors quelques investigations, pour tacher d’en savoir davantage. L’homme va alors rapidement s’apercevoir qu’aucun site n’est encore dédié au Kpakpatoya. Séduit par l’originalité du concept, et certain de son potentiel, il va alors prendre l’initiative d’acheter le nom de domaine, et créer, en une nuit, kpakpatoya.com .Le site, initialement construit autour de la reprise du flux des tweets  taggés “kapkatoya”, va rapidement remporter un vif succès :«J’ai immédiatement publié le lien du site sur Twitter, en prenant soin de mentionner les twittos les plus actifs autour du tag. Ces derniers ont apprécié, et diffusé le lien. C’est ainsi que le site a officiellement été lancé», explique Necemon. Dans la foulée, ce passionné du net créé le compte twitter @kpakpatoya, pour parvenir à une meilleure gestion de la communauté.

Site web de Kpakpatoya

La complémentarité des trois réseaux.
Suivre une discussion, se retrouver autour d’un thème, échanger des informations d’actualité, sérieuses ou non. Voilà ce qui pousse aujourd’hui les sympathisants de la culture ivoirienne à partager le Kpapkatoya. Avec presque 500 fans sur la page Facebook, plus de 300 followers du @kpakpatoya sur Twitter, sans compter les visiteurs du site, et autres simples utilisateurs du hashtag, on peut dire aujourd’hui que la complémentarité du concept connaît un beau succès. Le site, qui s’est peu à peu développé, propose actuellement quelques services. Avec plus ou moins de réussite, Necemon a tenté d’y intégrer quelques applications, telles qu’un forum de discussion ou un blog. En ce moment, le site relaie même en temps réel un condensé de l’actualité nationale et internationale depuis quelques sources majeures, parmi lesquelles on retrouve Jeune Afrique, Abidjan.net, TV5 ou encore France 24. Prochainement, cette pluralité de réseaux autour d’une communauté pourrait enfin accueillir un petit dernier, sous la forme d’une plateforme permettant de faciliter encore les échanges.

A réseaux multiples, gestion participative.
Pour parvenir à se propager ainsi sur la toile, rien de mieux qu’une gestion participative du projet. Si Necemon s’occupe davantage des publications sur le compte Twitter, et de l’organisation du site internet, de nombreux administrateurs se cachent en revanche derrière la page Facebook, de manière totalement décentralisée : les plus actifs, Cyriac et Ceschod, mais également Edith, community manager de profession, ou encore le journaliste Israël Yoroba, qu’on ne présente plus, et enfin, Mariam ou Honorine.  Tout un beau monde réunit pour que la communauté puisse vivre conformément à ses aspirations, à savoir « dans l’amour, la fraternité, et la bonne humeur ».

Texte rédigé par Cerise Assadi-Rochet

Zoom sur : « Médias Burkina Faso », réseau des journalistes burkinabè

En créant, l’an dernier, Médias Burkina Faso, le Centre de Presse Norbert Zongo (CNP-NZ) a une nouvelle fois affirmé son engagement en faveur du développement des médias web dans le paysage médiatique burkinabè. Véritable outil professionnel, la plate-forme a vocation à faciliter les échanges entre journalistes.

Créer un réseau social à destination exclusive des journalistes, il fallait y penser. Fort de sa volonté d’aider les professionnels des médias à exercer leur métier dans de meilleures conditions, le CNP-NZ l’a fait. Née en 2011 dans la cadre d’une formation aux outils du web 2.0, l’initiative devait permettre aux journalistes burkinabè de pouvoir échanger facilement des informations. Un an plus tard, c’est à des fins multiples que ces derniers l’utilisent : diffuser de l’information d’un bout à l’autre du Burkina, gagner en visibilité, discuter de leur propre situation et des conditions d’exercice de la profession toute entière. Dans un pays où les conditions de vie et d’exercice des journalistes sont quelque peu précaires, cette tentative de regroupement aurait simplement vocation à rendre la corporation beaucoup plus forte qu’elle ne l’est actuellement.

Un réseau social intraprofessionnel, pour quoi faire?
Le principe est simple : tout comme le réseau social le plus connu Facebook, Médias Burkina Faso requiert la création d’un profil, par le biais duquel l’utilisateur  peut ensuite publier textes, vidéos, photos, commenter les posts de ses « amis », et échanger avec eux par le biais de messages privés. Lieu de débats et d’échanges, le site compte actuellement 88 membres. « Parmi nos inscrits, seuls une dizaine sont des utilisateurs réguliers. Mais le projet est jeune et peu connu. Dès que nous aurons un administrateur chargé de relancer les 78 qui participent moins, la dynamique s’enclenchera », indique, confiant, Abdoulaye Diallo, gestionnaire du CNP-NZ,. Une dizaine d’utilisateurs réguliers seulement, mais qui font néanmoins office de petite victoire pour le Centre, qui nourri ainsi l’espoir de voir un jour le Burkina accéder à un système informationnel plus qualitatif qu’à l’heure actuelle.
Bassératou Kindo, l’une des utilisatrices régulière du site, partage largement cette volonté : « C’est vrai que, malheureusement, peu de gens se serve véritablement de cet outil. C’est dommage, car créer un dialogue entre nous peut nous permettre de partager et d’enrichir nos compétences. Pour ma part, je n’ai pas suivi de formation professionnelle en journalisme, et j’essaie de compenser mon absence de diplôme par tout ce qui peut être mis à ma disposition », explique la jeune journaliste.

Et le projet ne manque pas d’ambition. Une fois le réseau social lancé, il s’agira pour ses administrateurs d’en faire également une plateforme de formation en ligne -à l’image de l’atelier des médias de RFI- qui devrait permettre aux professionnels de poursuivre le développement de leurs compétences, et le renforcement de leurs capacités.

Le CNP-NZ, initié en 1998 dans le cadre du programme « Médias pour la démocratie en Afrique », financé par l’Union Européenne, est engagé dans un programme de planification stratégique. Il vise à créer un cadre de rencontres à destination des journalistes et professionnels de médias, qui permettrait à termes le développement d’une presse libre et indépendante.

Texte rédigé par Cerise Assadi-Rochet

Le nouveau code de déontologie du journalisme en Côte d’Ivoire fait débat

Un nouveau code de déontologie du journaliste ivoirien a été adopté le 23 février dernier. Là où certains y voient une avancée manifeste dans l’indépendance de la presse, dans la sous-région, d’autres y voient, au contraire, l’officialisation de pratiques journalistiques courantes mais illégale, en Côte-d’Ivoire et dans le reste de l’Afrique de l’Ouest.

Le 23 février 2012 a eu lieu, à la Maison de la Presse d’Abidjan, la présentation du nouveau code de déontologie du journaliste ivoirien. Adopté, entre autres, par le Conseil National de la Presse (CNP) ainsi que l’Observatoire  de la Liberté de la Presse, de l’Ethique et de la Déontologie (Olped). Ce code vient remplacer le dernier code datant de 1992. Il est composé de 30 articles, 22 liés aux devoirs du journaliste, 10 faisant référence aux droits de ce dernier. Pour beaucoup d’observateurs, à l’instar de Souleymana Bourahima (International Medias Support) ou Blayhou Brigth (Media Fondation For West Africa), ce code est une avancée considérable pour le journalisme en Côte-d’Ivoire et pour toute la sous-région. Il serait difficile, en effet, de remettre en cause certains principes comme ceux mentionnés dans l’article 5 des ‘Devoirs’ : « (…) n’accepter aucune consigne directe ou indirecte des annonceurs, des autorités administratives ou politiques ». Article hautement important dans un pays qui a connu une succession de régimes autoritaires depuis plus de 10 ans.
La dénonciation de la manipulation du journaliste via les pots-de-vin ou pressions en tous genres, le refus de l’apologie des crimes ou encore l’interdiction d’utiliser le statut de journaliste à des fins personnelles, sont autant d’éléments mis en lumière par ce code.
Cela dit, ce nouveau texte ne semble pas faire l’unanimité et beaucoup dénoncent le fait qu’il permet la perpétuation de pratiques illicites.
Deux principes sont largement remis en cause : la possibilité de dénonciation de la source et la possibilité de republier un article sans autorisations.

Si le nouveau code garantit, en partie, la protection des sources, un élément – inexistant dans le code de 1992- permet au journaliste de révéler sa source si cette dernière s’avérait être colporteuse de fausses informations : « (…) la possibilité de s’affranchir de l’obligation de protéger sa source en portant son identité à la connaissance du public(…) si la volonté de cette source est de manipuler( …) et pousser [le journaliste] à la faute professionnelle. » Autant dire que cet article 3 des ‘Devoirs’ du journaliste, crée un flou et laisse la porte ouverte à toutes les interprétations. Comment distinguer une bonne d’une mauvaise information ? Comment obtenir des informations d’une source si celle-ci sait son anonymat remis en question, à la discrétion du journaliste ou de sa hiérarchie ?

L’autre point qui crée le débat concerne la possibilité pour tout organe de presse de republier un article de confrères, sans autorisations, en respectant un délai de 72 heures. (3 jours). Dans l’article « Jeune Afrique et les Pilleurs du Web », le premier site d’actualité et d’information sur l’Afrique explique dans quelles mesures ce principe participe à la banalisation du plagiat dans la presse africaine, dont il s’estime être la principale victime. Le développement du journalisme web a permis la diffusion rapide de l’information. Jeune Afrique déplore le pillage dont il fait l’objet. Plusieurs articles du site se retrouvent régulièrement sur des sites concurrents, sur des blogs, en partie ou en intégralité. Si la source est souvent mentionnée (bien qu’aucune autorisation n’ait été accordée), il s’avère que parfois, un article peut être tout simplement « volé » lorsque le « copieur » signe en lieu et place du véritable auteur.

En réalité, cette pratique est ancienne et courante sur le continent. Le phénomène s’est accru avec le développement du journalisme web. Avant l’instauration de cette loi inscrite dans le code de déontologie, certains articles pouvaient être plagiés seulement quelques heures après la parution du texte original. L’obligation d’attendre 3 jours vient donc mettre un coup de frein à cette pratique. Avec les nouvelles en continu qu’impose le web, une information vieille de 72 heures n’est plus exploitable. Il y a donc une avancée dans ce domaine. Bien évidemment cela ne va pas assez loin. Ce que dénonce  Jeune Afrique et les opposants à ce principe n’est pas le délai octroyé, mais bien l’atteinte au droit de propriété intellectuelle.
Dans ce débat, au-delà de la situation du journalisme en Afrique, c’est bien de l’adaptation des règles déontologiques aux nouvelles pratiques journalistiques qui est en jeu. Comment correctement légiférer sur le journalisme web ? Comment instaurer des règles claires et universelles, ainsi que des sanctions adéquates?

Texte rédigé par Giovanni Djossou

Portrait : Basile Niane, journaliste, blogueur, passionné, engagé

Journalisme et blogging : deux activités qui se croisent, se rencontrent, se chevauchent, sans jamais véritablement se confondre. En Afrique, nombreux sont ceux qui exercent cette double fonction. Basile Niane est l’un d’entre eux. A 28 ans, ce jeune Sénégalais a fait ses galons sur les radios Sud FM et Océan FM. Il est à présent chroniqueur TIC sur la RTS, blogueur de renom sur le MondoblogRFI, coordinateur du projet avenue221, et travaille également pour le premier portail d’informations sénégalais : www.seneweb.com. Un emploi du temps chargé qui n’a pas empêché Basile d’accepter l’entretien proposé par Horizons Médiatiques – Edition Afrique. Avec nous, il revient sur les caractéristiques de ses deux métiers, mais également sur l’espoir que génère la blogosphère pour l’enracinement de la démocratie dans son pays.

Cerise Assadi Rochet pour Horizons Médiatiques : Basile, je crois savoir que vous avez suivi des études d’informatique, avant de vous diriger vers le journalisme. Qu’est-ce-qui a motivé cette orientation ?
Basile Niane : Je suis journaliste par passion. J’adore raconter des histoires, et également découvrir des choses, notamment par le biais de mes voyages. Petit, lorsque je regardais la télévision, je rêvais de reconnaissance publique. Selon moi, seul le journalisme pouvait me permettre de lier toutes ces choses. C’est ainsi que j’ai opéré mon choix de carrière.

CAR pour HM : Depuis combien de temps bloguez-vous, et pourquoi ?
BN : Je blogue depuis plus de 10 ans. J’ai commencé sur des blogs tels que Skyrock, avant de progressivement me professionnaliser, en créant un blog sur lequel je pouvais raconter mes propres histoires. C’est une passion, et également un bon moyen de faire partager mes connaissances.

CAR pour HM : Considérez-vous que le blog est un espace d’expression plus libre que la presse traditionnelle. Est-ce pour cela que vous bloguez ?
BN : Oui, exactement. Quand je travaillais à la radio, et que je réalisais des reportages, il m’arrivait de garder certains éléments, pour les partager avec les internautes. On est forcément plus libres sur la toile que dans le mode réel. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles je blogue.

CAR pour HM : Au vue de la situation politique du Sénégal, pensez-vous que les blogs ont joué un rôle important dans l’enracinement de la démocratie dans votre pays ? Sont-ils en ce sens porteurs d’un espoir quelconque ?
BN : Je crois qu’une nouvelle génération passionnée de nouvelles technologies voyage à travers le monde. Tout a démarré avec les printemps Arabes. Aujourd’hui, notre pays n’est pas en reste. Pour la première fois dans l’histoire du Sénégal, le net a joué un rôle très important dans une élection présidentielle. Les blogueurs ont su utiliser toutes les possibilités offertes par les réseaux sociaux, à l’image de sunu2012.sn, et #sunu2012. Aujourd’hui, le fait que les chaînes de télévisions elles-mêmes se basent sur le travail des blogueurs pour diffuser des informations via les réseaux sociaux est évidemment la preuve qu’une nouvelle pensée est née. Avec les blogs, l’information n’appartient plus seulement aux hommes de médias, mais peut-être le fruit de chaque personne, à l’échelle mondiale. Cela n’enchante d’ailleurs pas tout le monde…

CAR pour HM : Qui sont les lecteurs des blogs au Sénégal ?
BN : Les lecteurs des blogs sont généralement des internautes avisés. Si on veut être réaliste, il faut dire qu’ils appartiennent le plus souvent à une élite. Malgré tout, beaucoup de ces internautes ne prennent pas encore les blogueurs au sérieux : pour certains, ils ne sont que jeunes passionnés qui racontent leur vie sur la toile. C’est bien dommage, car force est de constater que les journalistes eux-mêmes s’intéressent aujourd’hui davantage aux blogs qu’à la presse traditionnelle. Ce sont, à mon avis, les blogueurs qui diffusent les bons messages, et la juste information.

CAR pour HM : Le fait que le blogging permette l’expression d’un journalisme engagé pourrait paraître paradoxal. Ne pensez-vous pas au contraire que le journaliste, quel qu’il soit, doit se limiter au faits, en les racontant de façon neutre et objective ?
BN : A l’inverse, le blogging est d’abord une liberté d’expression. Le blogueur doit être libre d’exprimer ses opinions sur la toile. Idem pour le journaliste, à ceci près que ce dernier est astreint à une certaine éthique déontologique. Mais il a le droit, selon moi, de se positionner et d’assumer ses écrits en utilisant son blog à des fins d’expression.

CAR pour HM : Dernière question, un peu indiscrète, gagnez vous financièrement votre vie grâce au bloging ?
BN : Je suis catégorique : le blogging ne me permet pas de vivre comme je veux ! Je gagne ma vie car je suis avant tout journaliste. Je travaille, j’arrive à gagner un peu d’argent avec des formations aux NTIC. Mais bloguer ne nourrit pas son homme. Peut-être qu’avec le temps, les choses vont changer…

CAR pour HM : Merci Basile, et bonne continuation à vous.

Propos recueillis par Cerise Assadi-Rochet

Entretien avec Théodore Kouadio : Fraternité Matin à l’heure du Web

C’est dans les locaux de FratMat.info, version web du quotidien généraliste ivoirien Fraternité Matin, que j’ai rencontré  M. Théodore Kouadio, lauréat du prix Lorenzo Natali en 2010 ainsi que celui de meilleur journaliste dans l’espace CEDEAO (Afrique de l’Ouest) en 2008. Consultant pour la Fédération Internationale des Journalistes et à la tête de FratMat.info depuis sa création en 2004, M. Kouadio nous livre son analyse sur le développement de l’information web à Fraternité Matin et nous donne ses impressions sur l’adaptation des journalistes du continent, aux nouvelles pratiques journalistiques.

Giovanni Djossou : Comment Fraternité Matin, l’un des plus anciens quotidiens du pays (1964) et le plus populaire, s’est-il adapté à l’arrivée de l’information via internet ?
Théodore Kouadio : Quand je suis arrivé pour diriger FratMat.info, au début, on m’appelait « le virtuel » ou encore « Monsieur www ». Il faut savoir qu’il y a une certaines imperméabilité, une grande dichotomie, entre la rédaction print et la rédaction web. Encore aujourd’hui, je sais que quelques rédacteurs « papiers » pensent qu’ici on ne fait rien. D’ailleurs beaucoup de ces rédacteurs ne vont pas eux-mêmes sur le web.

G.D : Comment fonctionne FratMat.info ?
T.K :
Il faut d’abord savoir que nous sommes totalement indépendants de la rédaction print. On publie nos propres articles. On met la version papier à disposition en pdf et nous la faisons payer 1€. Le reste du site est totalement gratuit.

G.D : Combien d’articles publiez-vous par jour ? Combien de visiteurs ?
T.K :
On travaille à flux tendus. 10 articles par jour comprenant papiers d’actualité, features etc. Quant aux visiteurs, on en a quelques 3000 par jour mais ce qui compte c’est plutôt le nombre de pages lues. C’est beaucoup plus révélateur. Cela nous donne une idée du temps que passent les lecteurs sur le site. Par exemple, entre le 22 janvier et le 22 février 2012, on a 225 000 pages lues. C’est considérable.

G.D : Qu’est-ce que le format en ligne apporte de plus au Groupe Fraternité Matin ?
T.K :
Pour l’entreprise je ne sais pas. Pour nos lecteurs en revanche, je sais que nous apportons beaucoup. L’espace et le temps sont supprimés. La version print doit attendre le lendemain pour donner l’info du jour et elle n’a qu’une diffusion domestique. Et encore, les livraisons dans l’intérieur du pays sont telles qu’il y a parfois un ou deux jours de décalage. Avec le site web, c’est de l’information instantanée que l’on délivre dans 105 pays.
Au début du site, il y a 7 ans, les Ivoiriens ne représentaient que 4% de nos lecteurs à travers le monde. Aujourd’hui, le taux a grimpé jusqu’à 12%. Cet élément est révélateur de la transformation de la société. Chez nous ce n’est pas comme pour vous en France. Les étudiants ne peuvent pas s’acheter d’ordinateurs personnels. Ceux qui surf régulièrement sur le net ce sont les cadres, les professions libérales et les fonctionnaires.
Enfin, le dernier avantage, c’est que l’on reçoit des retours sur nos articles grâce aux commentaires, choses qui ne sont pas possibles avec le journal papier.

G.D : Fraternité Matin est LE journal principal de Côte-d’Ivoire, comment ses rédacteurs s’adaptent aux nouvelles pratiques journalistiques ?
T.K :
Les rédacteurs n’utilisent pas cela ici. Ils sont assez réfractaires aux nouvelles technologies. On a des responsables qui n’ont jamais touché un clavier ! Certains ont un ordinateur mais c’est comme un bijou. Il est là, et ils le contemplent.
Quand je suis arrivé ici, on écrivait encore les articles à la main et c’est un autre organe qui saisissait le tout sur ordinateur !
G.D : Qu’en est-il des réseaux sociaux et des blogs ?
T.K :
Facebook, Twitter et autres, nous les utilisons très mal. Je ne parle pas de la rédaction en particulier, je ne connais pas leur pratique sur le sujet. Je parle des Ivoiriens en général. Ici, on analyse tout avec le prisme politique, donc rien que votre vrai nom sur Twitter peut vous amener des conflits. Ces réseaux sociaux sont de nouvelles tribunes politiques. Il faut faire très attention. D’un point de vue personnel, même si j’ai un compte Facebook, je n’aime pas trop l’utilisation que les gens en font. Dévoiler sa vie de la sorte. Ça manque de pudeur.
Quant aux blogs, je trouve qu’ils ne respectent pas forcément les critères du journalisme. Les blogs qui ne sont pas tenus par des journalistes me laissent perplexe. Je suis pour le journalisme citoyen, mais il faut qu’il soit réglementé. Il y a des limites à ne pas franchir. Le journaliste internalise la notion de responsabilité, chose que ne fait pas toujours le citoyen.

G.D : Que pensez-vous du développement de l’information, via le net, en Côte-d’Ivoire et plus largement, dans la sous région de l’Afrique de l’Ouest ?
T.K :
Le taux de pénétration est élevé en Côte-d’Ivoire. Bien plus que dans la plupart des pays du continent. Le seul problème c’est le débit. Celui qui connaît la Côte-d’Ivoire sait qu’il y a quand même de gros progrès qui ont été fait. Il y a 5 ans, pour télécharger une photo et l’envoyer cela prenait une éternité. Aujourd’hui c’est un peu plus fluide. Mais la connexion haut débit reste réservée aux habitants d’Abidjan et des alentours.
Plus généralement, les Ivoiriens se sont bien adaptés aux nouvelles technologies. Beaucoup ont un, deux, voire trois téléphones avec internet. La Côte-d’Ivoire a 22 millions d’habitants, pour 12 millions de téléphones portables. C’est considérable pour un pays pauvre. Beaucoup ont aussi des Ipad2.

G.D : En France, en Occident de manière générale, la presse papier est très clairement menacée par l’information internet. On en est encore loin en Côte-d’Ivoire n’est-ce pas ?
T.K :
Oh que oui ! On est attaché au papier, c’est culturel. Cela ne vaut pas que pour la Côte-d’Ivoire mais pour toute l’Afrique. On ne fait pas de virements bancaires, par exemple. On veut pouvoir palper les billets. C’est pareil pour la presse. De plus, le taux d’alphabétisation étant faible, les gens ont déjà du mal à acheter le journal papier alors ils ont encore moins le réflexe internet.

G.D : Dans ce cas, quel est l’intérêt pour Fraternité Matin d’avoir une version web ?
T.K :
Ce n’est pas parce qu’il fait chaud qu’on ne va pas porter de costume ! Le net c’est l’avenir ! Il faut imposer le changement, créer le besoin. On est le seul journal en ligne adossé à un groupe de presse en Côte-d’Ivoire. On fidélise. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, la part des Ivoiriens dans nos lecteurs du net, progresse d’année en année.

G.D : Quels sont les projets de développement de FratMat.info ?
T.K : On a gagné en notoriété, notamment grâce à mon prix Lorenzo Natali, glané en 2010. Il faut transformer le succès éditorial en succès commercial. On a de la pub mais pas comme on le souhaiterait.

G.D : Que pensez-vous des pure players ? Plus généralement, que pensez-vous du fait qu’un journal ne se trouve exclusivement que sur le net et que la quasi-totalité de son contenu soit payante ?
T.K :
C’est une bonne chose. Comment vous payez vos journalistes sinon ? Regardez France Soir ! On tend tous vers cela. Il faut se mettre dans la tête que le journalisme c’est aussi du business. D’ailleurs vous qui êtes étudiant en journalisme je vous le dis : on peut se faire de l’argent dans ce métier. Il faut arrêter de croire que l’on fait un sacrifice financier lorsque l’on embrasse la carrière de journaliste. Oui, vous ne serez pas multimillionnaire, certes. Cela dit, si vous faites votre métier avec sérieux et professionnalisme, si vous vérifiez vos sources, si vous relatez ce que vous voyez et non ce que vous voulez voir, vous réussirez. Parce que, nouvelles technologies ou pas, la base du journalisme ça reste la déontologie et la véracité.

 

Propos recueillis par Giovanni Djossou pour Horizons Médiatiques