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Edition Afrique

Entretien avec Théodore Kouadio : Fraternité Matin à l’heure du Web

C’est dans les locaux de FratMat.info, version web du quotidien généraliste ivoirien Fraternité Matin, que j’ai rencontré  M. Théodore Kouadio, lauréat du prix Lorenzo Natali en 2010 ainsi que celui de meilleur journaliste dans l’espace CEDEAO (Afrique de l’Ouest) en 2008. Consultant pour la Fédération Internationale des Journalistes et à la tête de FratMat.info depuis sa création en 2004, M. Kouadio nous livre son analyse sur le développement de l’information web à Fraternité Matin et nous donne ses impressions sur l’adaptation des journalistes du continent, aux nouvelles pratiques journalistiques.

Giovanni Djossou : Comment Fraternité Matin, l’un des plus anciens quotidiens du pays (1964) et le plus populaire, s’est-il adapté à l’arrivée de l’information via internet ?
Théodore Kouadio : Quand je suis arrivé pour diriger FratMat.info, au début, on m’appelait « le virtuel » ou encore « Monsieur www ». Il faut savoir qu’il y a une certaines imperméabilité, une grande dichotomie, entre la rédaction print et la rédaction web. Encore aujourd’hui, je sais que quelques rédacteurs « papiers » pensent qu’ici on ne fait rien. D’ailleurs beaucoup de ces rédacteurs ne vont pas eux-mêmes sur le web.

G.D : Comment fonctionne FratMat.info ?
T.K :
Il faut d’abord savoir que nous sommes totalement indépendants de la rédaction print. On publie nos propres articles. On met la version papier à disposition en pdf et nous la faisons payer 1€. Le reste du site est totalement gratuit.

G.D : Combien d’articles publiez-vous par jour ? Combien de visiteurs ?
T.K :
On travaille à flux tendus. 10 articles par jour comprenant papiers d’actualité, features etc. Quant aux visiteurs, on en a quelques 3000 par jour mais ce qui compte c’est plutôt le nombre de pages lues. C’est beaucoup plus révélateur. Cela nous donne une idée du temps que passent les lecteurs sur le site. Par exemple, entre le 22 janvier et le 22 février 2012, on a 225 000 pages lues. C’est considérable.

G.D : Qu’est-ce que le format en ligne apporte de plus au Groupe Fraternité Matin ?
T.K :
Pour l’entreprise je ne sais pas. Pour nos lecteurs en revanche, je sais que nous apportons beaucoup. L’espace et le temps sont supprimés. La version print doit attendre le lendemain pour donner l’info du jour et elle n’a qu’une diffusion domestique. Et encore, les livraisons dans l’intérieur du pays sont telles qu’il y a parfois un ou deux jours de décalage. Avec le site web, c’est de l’information instantanée que l’on délivre dans 105 pays.
Au début du site, il y a 7 ans, les Ivoiriens ne représentaient que 4% de nos lecteurs à travers le monde. Aujourd’hui, le taux a grimpé jusqu’à 12%. Cet élément est révélateur de la transformation de la société. Chez nous ce n’est pas comme pour vous en France. Les étudiants ne peuvent pas s’acheter d’ordinateurs personnels. Ceux qui surf régulièrement sur le net ce sont les cadres, les professions libérales et les fonctionnaires.
Enfin, le dernier avantage, c’est que l’on reçoit des retours sur nos articles grâce aux commentaires, choses qui ne sont pas possibles avec le journal papier.

G.D : Fraternité Matin est LE journal principal de Côte-d’Ivoire, comment ses rédacteurs s’adaptent aux nouvelles pratiques journalistiques ?
T.K :
Les rédacteurs n’utilisent pas cela ici. Ils sont assez réfractaires aux nouvelles technologies. On a des responsables qui n’ont jamais touché un clavier ! Certains ont un ordinateur mais c’est comme un bijou. Il est là, et ils le contemplent.
Quand je suis arrivé ici, on écrivait encore les articles à la main et c’est un autre organe qui saisissait le tout sur ordinateur !
G.D : Qu’en est-il des réseaux sociaux et des blogs ?
T.K :
Facebook, Twitter et autres, nous les utilisons très mal. Je ne parle pas de la rédaction en particulier, je ne connais pas leur pratique sur le sujet. Je parle des Ivoiriens en général. Ici, on analyse tout avec le prisme politique, donc rien que votre vrai nom sur Twitter peut vous amener des conflits. Ces réseaux sociaux sont de nouvelles tribunes politiques. Il faut faire très attention. D’un point de vue personnel, même si j’ai un compte Facebook, je n’aime pas trop l’utilisation que les gens en font. Dévoiler sa vie de la sorte. Ça manque de pudeur.
Quant aux blogs, je trouve qu’ils ne respectent pas forcément les critères du journalisme. Les blogs qui ne sont pas tenus par des journalistes me laissent perplexe. Je suis pour le journalisme citoyen, mais il faut qu’il soit réglementé. Il y a des limites à ne pas franchir. Le journaliste internalise la notion de responsabilité, chose que ne fait pas toujours le citoyen.

G.D : Que pensez-vous du développement de l’information, via le net, en Côte-d’Ivoire et plus largement, dans la sous région de l’Afrique de l’Ouest ?
T.K :
Le taux de pénétration est élevé en Côte-d’Ivoire. Bien plus que dans la plupart des pays du continent. Le seul problème c’est le débit. Celui qui connaît la Côte-d’Ivoire sait qu’il y a quand même de gros progrès qui ont été fait. Il y a 5 ans, pour télécharger une photo et l’envoyer cela prenait une éternité. Aujourd’hui c’est un peu plus fluide. Mais la connexion haut débit reste réservée aux habitants d’Abidjan et des alentours.
Plus généralement, les Ivoiriens se sont bien adaptés aux nouvelles technologies. Beaucoup ont un, deux, voire trois téléphones avec internet. La Côte-d’Ivoire a 22 millions d’habitants, pour 12 millions de téléphones portables. C’est considérable pour un pays pauvre. Beaucoup ont aussi des Ipad2.

G.D : En France, en Occident de manière générale, la presse papier est très clairement menacée par l’information internet. On en est encore loin en Côte-d’Ivoire n’est-ce pas ?
T.K :
Oh que oui ! On est attaché au papier, c’est culturel. Cela ne vaut pas que pour la Côte-d’Ivoire mais pour toute l’Afrique. On ne fait pas de virements bancaires, par exemple. On veut pouvoir palper les billets. C’est pareil pour la presse. De plus, le taux d’alphabétisation étant faible, les gens ont déjà du mal à acheter le journal papier alors ils ont encore moins le réflexe internet.

G.D : Dans ce cas, quel est l’intérêt pour Fraternité Matin d’avoir une version web ?
T.K :
Ce n’est pas parce qu’il fait chaud qu’on ne va pas porter de costume ! Le net c’est l’avenir ! Il faut imposer le changement, créer le besoin. On est le seul journal en ligne adossé à un groupe de presse en Côte-d’Ivoire. On fidélise. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, la part des Ivoiriens dans nos lecteurs du net, progresse d’année en année.

G.D : Quels sont les projets de développement de FratMat.info ?
T.K : On a gagné en notoriété, notamment grâce à mon prix Lorenzo Natali, glané en 2010. Il faut transformer le succès éditorial en succès commercial. On a de la pub mais pas comme on le souhaiterait.

G.D : Que pensez-vous des pure players ? Plus généralement, que pensez-vous du fait qu’un journal ne se trouve exclusivement que sur le net et que la quasi-totalité de son contenu soit payante ?
T.K :
C’est une bonne chose. Comment vous payez vos journalistes sinon ? Regardez France Soir ! On tend tous vers cela. Il faut se mettre dans la tête que le journalisme c’est aussi du business. D’ailleurs vous qui êtes étudiant en journalisme je vous le dis : on peut se faire de l’argent dans ce métier. Il faut arrêter de croire que l’on fait un sacrifice financier lorsque l’on embrasse la carrière de journaliste. Oui, vous ne serez pas multimillionnaire, certes. Cela dit, si vous faites votre métier avec sérieux et professionnalisme, si vous vérifiez vos sources, si vous relatez ce que vous voyez et non ce que vous voulez voir, vous réussirez. Parce que, nouvelles technologies ou pas, la base du journalisme ça reste la déontologie et la véracité.

 

Propos recueillis par Giovanni Djossou pour Horizons Médiatiques


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