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Crise

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Dossier N°4 : La presse nord-américaine face à la crise

Ils ont été les premiers à tirer les sonnettes d’alarme face à l’effritement du lectorat et à la baisse des revenus publicitaires qui ont entrainé des diminutions drastiques d’effectifs. Aujourd’hui, les groupes de presse nord-américains tentent de renverser cette sinistre équation en remaniant supports et contenus. Leur créativité, leur audace et parfois même leurs coups de génie sont présentés dans ce dossier

Le web, un refuge pour les journalistes grecs

Internet est bien souvent considéré comme un lieu où la liberté d’expression règne en maître. Et pour preuve, que ce soit les indignés, les manifestants du printemps arabe ou encore les hackers d’Anonymous, tous s’organisent et s’expriment plus librement grâce au web. Il est donc évident que ce nouveau média joue aujourd’hui un rôle d’alternative aux gros groupes de presse. Et le cas de la Grèce en est une nouvelle preuve : les journalistes se replient peu à peu sur le web pour pouvoir exprimer leurs idées plus librement, sans subir la censure de l’Etat en crise.

Mercredi dernier, 3 pays européens ont été épinglés par la Commission Européenne pour le manque de liberté et de pluralisme de leurs médias : la Hongrie, pas étonnant après la nouvelle loi sur la presse de Viktor Orban; l’Italie, pas très surprenant non plus étant donné que Silvio Berlusconi avait la main sur la plupart des médias; et la France, suite au nouveau pouvoir conféré au Président de la République qu’est la nomination du président de France Télévisions (un droit mis en place par Nicolas Sarkozy lui-même…). Curieusement, la Grèce ne fait pas partie de ces pays rappelés à l’ordre par l’Union Européenne… Et pourtant, les journalistes grecs eux-mêmes auraient certainement trouvés de très bonnes raisons pour cela. Explications.


"Je suis une journaliste licenciée, parce que je suis une journaliste qui aime parler librement" : le 18 octobre 2011 lors d’une manifestation qui avait rassemblé 2000 journalistes dans les rues d’Athènes (AFP)

Les journalistes grecs frappés de plein fouet par la crise
Depuis plus de deux ans maintenant, la Grèce connait une grave crise économique liée à sa dette colossale. Et l’un des premiers secteurs à être touché par cette crise se trouve être celui des médias grecs.
“La crise économique et financière a mis à jour les faiblesses et les pratiques d’un marché médiatique tronqué. Sous-capitalisés et artificiellement soutenus, les groupes de presse menacent de s’écrouler, voire de complètement disparaître. Aux mains de quelques armateurs et de grands entrepreneurs, la presse connaît des vagues de licenciement qui renforcent la précarisation des journalistes.”
Rapport de mission de Reporters Sans Frontières (septembre 2011)

Frappés à la fois par le chômage et les accusations violentes des manifestants grecs, les journalistes ont la vie dure dans ce pays en crise. En effet, au delà du fait que des centaines d’entre eux se retrouvent aujourd’hui sans emploi (une situation que cette profession n’est malheureusement pas la seule à endurer dans ce pays), les journalistes grecs incarnent pour beaucoup des marionnettes au service du pouvoir. Et pour cause : jusqu’au début de cette crise, une grande complicité existait en Grèce entre le monde politique et les médias détenus par de riches entrepreneurs. Pour obtenir des faveurs de la part des hommes politiques, les riches propriétaires des médias grecs étaient prêts à oublier totalement le rôle premier de la presse et son indépendance : ils offraient alors aux politiciens qui le souhaitaient une très grande visibilité dans les médias. La rentabilité des entreprises de presse n’était donc en rien la priorité de leurs propriétaires qui se servaient des médias comme d’un moyen pour arriver à des fins personnelles et non comme d’un moyen de diffusion d’une information indépendante. Les médias grecs étaient donc loin de jouer leur rôle de quatrième pouvoir : ce système de connivence était maintenant installé profondément depuis plusieurs années. À tel point qu’aujourd’hui, les licenciements ou les baisses de salaire sont fréquents puisque la plupart des entreprises de presse sont déficitaires. Mais si encore il n’y avait que cette conséquence économique… Car les slogans anti-journalistes des manifestants et les violences perpétrées contre les reporters se multiplient également dans le pays.

“Les reporters de terrain couvrant ces évènements se trouvent désormais entre deux feux. D’un côté la répression policière s’abat sur eux de plus en plus durement afin de décourager la publication de ses excès et, de l’autre, des manifestants violents voient en eux les symboles de la désinformation. Les cas de journalistes souffrant de blessures sérieuses se multiplient comme celui de Manolis Kypraios qui a définitivement perdu son ouïe suite à l’explosion d’une grenade assourdissante de la police.”
Sur le blog de Nikos Smyrnaios, théoricien grec des nouveaux médias

“La crise, une occasion de changer de journalisme?”
(Nikos Smyrnaios, sur son blog)
Face à cette double difficulté (économique et idéologique), les journalistes grecs tentent tant bien que mal de réagir. Les grèves et les manifestations de journalistes se succèdent, plongeant la Grèce dans des journées entières sans informations. Le 18 octobre 2011 était par exemple l’une de ces journées : environ 2000 journalistes ont alors manifesté dans les rues d’Athènes contre la hausse du chômage qui touche le secteur médiatique grec et le projet de loi prévoyant de nouvelles mesures d’austérité voté deux jours plus tard. Autre exemple, celui de la grève à la chaîne de télévision privée Alter :

La chaine de télévision Alter est occupée par ses salariés depuis plusieurs semaines pour réclamer des impayés à la direction. Cette chaîne a fonctionné pendant des années avec des dettes colossales qui ont atteint les 500 millions d’euros sans être inquiétée, profitant d’un échange de bons services avec le personnel politique. (…) Ses salariés occupent l’antenne et l’utilisent pour dénoncer les pratiques douteuses du propriétaire et pour diffuser leurs revendications auprès de la population.”
Nikos Smyrnaios, sur son blog

Mais au delà de ces modes d’action traditionnels que sont la grève et la manifestation, les journalistes grecs se réfugient également peu à peu sur le web et redécouvrent une liberté d’expression longtemps laissée pour compte dans leur pays. Les blog collectifs se multiplient sur internet : les journalistes grévistes ou licenciés s’y réunissent afin de se réapproprier leur métier à travers un moyen d’information qu’ils ont eux-mêmes créé et sur lequel ils parlent de ce que bon leur semble en toute liberté. Parmi ces blogs, on trouve par exemple celui des grévistes de la chaîne Alter, celui de journalistes au chômage, ou encore Eleytherotypia, “Le blog des représentants des journalistes de la liberté de la presse”.


Page d’accueil du blog des journalistes grévistes de la chaîne Alter

Malgré tout cela, pour Reporters Sans Frontières, les journalistes grecs semblent très pessimistes quant à l’avenir de leur profession :

“Reconnaissant une augmentation et une généralisation de l’autocensure, ces derniers témoignent d’un très grand pessimisme pour l’avenir de leur profession. Si la blogosphère offre un espace d’expression beaucoup plus libre et un antidote temporaire à l’autocensure, elle ne représente pas pour autant une alternative économiquement viable qui permettrait de rompre avec les usages désastreux mis en place au cours des vingt dernières années.”
Rapport RSF (sept. 2011)

Mais si les journalistes grecs ne croyaient plus réellement en l’avenir de leur profession, peut-être ne se mobiliseraient-ils pas autant, que ce soit par les manifestations ou par le web. Peut-être seraient-ils déjà résignés. Même si, comme le dit ce rapport de RSF, la blogosphère n’est qu’une solution temporaire pour aider les journalistes grecs à faire face à la crise économique, il semble tout de même peu probable que le journalisme grec redevienne ce qu’il était avant la crise, une fois celle-ci terminée. Internet sera certainement devenu un média incontournable en Grèce suite à cela : la liberté d’expression permise par le web sera sans doute difficile à faire oublier aux journalistes grecs qui y auront goûtée durant la crise. Ainsi, il semble fort probable que le système médiatique grec soit revu en profondeur dans les années à venir.

Texte rédigé par Lucile Jeanniard