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Ultragonzo.com revisite le journalisme de l’ultrasubjectivité sur la toile

Oubliez tout ce que vous savez sur les «bonnes » pratiques journalistiques. Relayez les faits, oui, mais surtout, ajoutez-y votre touche perso, soyez délire, et aussi, donnez votre avis. Ceci n’est pas une blague de mauvais goût, non… juste le parti pris du journalisme de l’ultrasubjectivité, également appelé journalisme gonzo. Cette technique d’investigation popularisée par Hunter S. Thompson dans les années 60 prône la prise de position du journaliste dans son traitement des faits. En cela, elle va à l’encontre de la sacro sainte objectivité plébiscitée par les médias qui fait fureur à l’ère de l’obsession du factuel, du chiffre, des données. Un demi-siècle après Thompson et avec pas mal d’humour, la bande de journalistes d’Ultragonzo déboule sur la toile pour nous livrer des articles totalement gonzo friendly. Mais pas pour longtemps, puisque la durée de vie du site est d’un mois (du 25 mai au 25 juin 2012). A l’origine du projet : Benoit Dupont et Miguel Ange Lopez Martin qui n’ont pas hésité une seconde à se livrer le temps d’un entretien pour Horizons Médiatiques.

 

 

Horizons Médiatiques / Marilyn Epée : Ultra gonzo, qu’est ce que c’est ?

Miguel Ange Lopez Martin : La genèse de ce projet, c’était il y a environ un mois, dans une taverne à Bruxelles. Je disais à Benoit que j’aimerais bien un jour lancer une plateforme journalistique gonzo, faire renaitre cette pratique, et il a trouvé que c’était une chouette idée. Comme souvent, lorsque tu déjeunes à midi à toute vitesse dans une taverne et que tu lances une idée, tu te dis que celle-ci va rester dans un coin. Mais pas du tout ! Avec Benoit, on a commencé à parler du projet via Twitter, en demandant aux twittos s’ils seraient intéressés pour collaborer avec nous. On a proposé le sujet de manière brute, comme on l’avait fait la veille dans la taverne, en 140 caractères. Petit à petit, les gens ont commencé à manifester leur intérêt et on s’est retrouvés en une semaine à 15 personnes. Au bout de cette semaine là, on s’est dit qu’on allait faire une première réunion “en vrai”, pour en parler et se mettre tous d’accord.

Quant au choix du mot, on a pris “gonzo” car c’est un terme connu et qu’il correspond en partie à ce que l’on voulait faire. Aujourd’hui, il y a une vague de journalisme objectif qui renvoie à tout ce qui est factuel, aux chiffres ; nous, on veut prendre le contre-pied et dire que non, il n’y a pas moyen d’être objectif. C’est une querelle médialectique qui dure depuis des siècles ! Du coup, comme il n’y a pas moyen d’être objectif, soyons pleinement subjectif et assumons notre subjectivité par rapport aux faits qu’on veut relayer !

HM/M.E : Donc vous pensez que ce n’est pas possible d’être objectif lorsque l’on fait du journalisme ?

Miguel Ange Lopez Martin : Moi je pense que pour investiguer le réel il y a une très bonne méthode qui s’appelle la méthode scientifique. Le problème, c’est qu’elle s’applique très mal à des faits que veut relayer le journalisme. Il y a donc une autre méthode pour investiguer ce réel là : c’est la critique historique. En tapant “fact checking” dans Google, on tombe sur des gens qui discutent de l’art d’appliquer la critique historique à l’histoire immédiate, c’est-à-dire à une histoire que relaie le journalisme. Dans ce cas de figure, il y a un vrai intérêt. Je crois que là tu peux peut-être être objectif.

Il faut savoir que la critique historique, c’est juste dire “voilà ma méthode, voilà comment je travaille, voilà mes hypothèses, le cadre dans lequel je travaille et ses limites”. Cela revient à spécifier son objet tout en sachant que l’on va intervenir sur cet objet. Aucun journaliste ne fait ça. Par manque de temps. Or, si l’on devait vraiment être factuel, c’est précisément ce que l’on devrait faire. Malheureusement, c’est très lourd à mettre en place et ce n’est pas à la portée de tous. Donc autant être subjectif. C’est ce que l’on souhaite faire avec Ultragonzo : on essaie de faire du journalisme subjectif. Ca ne marche pas à tous les coups parce qu’on est à la limite entre le blog et le journalisme… Mais même si l’on parle de manière subjective il faut qu’on parle d’un fait “journalisable”.

 

  Hunter S. Thompson dans toute sa splendeur

 

Benoit Dupont : Moi j’ai une activité de journaliste donc effectivement le journalisme gonzo c’est quelque chose qui me concernait en premier lieu. Je voulais m’inscrire contre le data journalisme qui est très tendance, on l’a vu notamment lors des débats, à l’occasion des élections présidentielles. Le fact-checking aussi a fleuri un peu partout et le problème avec ce genre d’activités, c’est qu’elles effacent le journaliste. Celui-ci devient une espèce de compilateur de données d’informations chiffrées, il les retransmet un peu comme un prompteur. Je pense que le journaliste a une personnalité ; sa valeur ajoutée est dans l’expression de sa personnalité, au travers de ses articles. Et le gonzo va au delà de ça. Il représente à la fois un fait journalistique, mais également la façon dont le journaliste a obtenu ses informations, la façon dont il les ressent, son filtre, son recul a priori sur ce qu’il dit.

Il y un moment où il faut arrêter ! Le journalisme n’est pas un pot de fleur, il ne faut pas faire du journalisme décoratif ; il faut que le journaliste s’affirme, qu’il n’ait pas peur de donner son avis, qu’il dise ce qu’il ressent au moment où il relate les faits, sans quoi l’absence de ressenti, d’émotion et d’approche personnelle conduit à une sorte d’apathie dans les médias. Sur le même ton complètement neutre, on nous parlera d’un massacre en Syrie et de la fête du village voisin qui s’est terminée par un chouette feu d’artifice. Je pense qu’il faut remettre le journalisme au cœur du fait.

HM/M.E : Le point de vue du journaliste serait donc LA valeur ajoutée de l’ultrasubjectivité à l’exercice journalistique ?

Benoit Dupont : Effectivement, le journalisme gonzo est un moyen pour moi de me réapproprier le journalisme et l’écriture. Un moyen de ne plus être formaté par des impératifs commerciaux par exemple, ou par des longueurs de texte. Aujourd’hui, on sait qu’un article c’est 3000 signes par page et qu’on a le droit à deux pages max, on ne doit pas déborder, on doit synthétiser, etc. Il y a de moins en moins de pages, de moins en moins de place pour l’information et de plus en plus de choses à dire. Alors la tendance naturelle du journaliste est de devenir factuel. Le gonzo ça va peut être trop loin, c’est une réaction épidermique à cette espèce d’apathie générale.

 Miguel Ange Lopez Martin : Pour moi la plus-value c’est ça : adopter une écriture plus littéraire, être capable de donner des impressions, parvenir à faire sentir le fait au lecteur.

 HM/M.E :  Pourquoi avoir voulu remettre le journalisme gonzo au goût du jour ?

Miguel Ange Lopez Martin: Parce que dans le gonzo, il y a un côté déconne assez amusant, un côté je-m’en-fous-du-résultat, je suis libre ; ce côté là, c’est un peu l’image qu’on a des années 60. Il y a une tradition journalistique américaine qui est plus littéraire que ce que l’on connait en Europe et en France. Avant Thompson, il y avait aussi Truman Capote qui l’a fait, dans Le Sang Froid. Dans cette œuvre, l’approche est complètement gonzo, c’est du journalisme, mais très subjectif. Cette tradition là, je l’aime beaucoup. Et compte tenu du contexte actuel qui prône cette espèce d’hystérie du fait, je trouvais intéressant de ramener ça.

 

Bande annonce du film adapté du livre de Truman Capote, De sang froid

 

HM/M.E : Et vous pensez que le journalisme gonzo est adaptable aux nouveaux formats qu’impliquent la révolution numérique (web, réseaux sociaux, data, etc.) ?

Benoit Dupont : C’est effectivement cette question que l’on s’est posée dès le départ. Si on regarde la pratique journalistique de Thompson, on se rend compte qu’elle pouvait facilement  rendre fou un rédac chef : il envoyait ses articles à la toute dernière minute avec la mention “c’est trop tard pour vérifier mais vous pouvez imprimer”. Des tartines de texte envoyées trop tardivement pour être retouchées par le rédac chef qui publiait tel quel. Est-ce que l’on peut faire ça sur le web ? Comment faire du gonzo sur la toile ? Comment organiser ses idées ?

HM/M.E : J’ai du mal à concevoir comment l’on peut faire du gonzo via Twitter, par exemple. C’est un outil qui fait justement “dans le factuel”…

Benoit Dupont : C’est vrai qu’il y a un usage immédiat ; il se passe quelque chose, je relaie le fait. Mais quand c’est trop immédiat, alors le fait qui est relaté n’en n’est pas un ; il est plutôt question du fait tel qu’il est vécu par la personne qui le relate. Parfois, c’est complètement à coté de ce qui se passe réellement une fois que l’on a pris le recul sur l’événement. Sur Twitter, on trouve un peu de tout, il y a des relais d’informations mais aussi des gens qui donnent leur avis. Ca n’a pas ce côté “fleuve” du journalisme gonzo, certes,  mais je ne pense pas que ce soit une source 100% objective.

En ce qui me concerne, lorsque je relaie une info, je mets la source, et entre crochets, je donne un avis plus personnel qui est la façon dont je ressens le fait en question. Si c’est drôle tant mieux, sinon tant pis mais une chose est sûre, je n’utiliserais pas Twitter si je n’avais pas cette possibilité de mettre entre crochets quelque chose qui me parle. Si c’est juste histoire de relayer des datas, ça ne m’intéresse pas.

HM/M.E : Pourquoi un site web éphémère ?

Miguel Ange Lopez Martin : la première raison c’est que ça fait très gonzo d’être éphémère, ça allait avec le côté Rock’n’Roll. La deuxième raison, c’est que tenir des gens pendant un mois sans être payés, ce n’est pas possible. La troisième, qui est plus a posteriori, c’est que gérer 22 personnes de manière très libre, ça tient un temps limité et après ça explose. L’idée c’est donc de se retirer avant d’exploser.

HM/M.E : Quelles sont les qualités selon vous d’un bon journaliste gonzo ?

Benoit Dupont : C’est une question difficile (rires) ! Je ne sais pas si ça existe un bon journaliste gonzo. C’est une pratique quand même assez extrême du journalisme et je ne pense pas qu’aujourd’hui, un rédacteur en chef accepte de publier ce genre de papier. En ce qui concerne les qualités pour faire du journalisme gonzo, je pense qu’il ne faut pas avoir peur de revoir un peu sa façon d’écrire.

Lorsqu’on écrit ses papiers finalement, on y passe beaucoup plus de temps car l’écriture est plus littéraire, plus exigeante que le journalisme orienté data, où la présentation des données appelle à un vocabulaire qui reste relativement limité en fonction du domaine. Le journaliste gonzo, c’est quelqu’un qui ne doit pas avoir peur. Parce que sorti de son contexte, le propos gonzo peut être extrêmement néfaste pour une carrière de journaliste ; si on extrait juste une phrase du site et que l’on dit que tel jour, un tel a dit ça sans expliquer que c’est une démarche gonzo et donc complètement subjective, c’est dangereux !

 Miguel Ange Lopez Martin : Pour moi un bon journaliste gonzo doit connaître le fait et se connaître lui-même dans son rapport au fait. Dès lors, il est capable de relayer subjectivement le fait qu’il essaie de relayer.

 

Propos recueillis par Marilyn Epée

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