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“Grâce au journalisme de données, les professionnels de l’information retrouvent un rôle de médiateur”

L’exploitation des données serait-elle l’une des clés pour l’avenir du métier de journaliste? Déchiffrer des données, les rendre compréhensibles en un coup d’œil… Est-ce ça le journalisme de demain? En mettant en scène les chiffres, le journaliste pourrait retrouver le rôle de médiateur qu’il a quelque peu perdu avec l’arrivée du numérique. Entretien avec Caroline Goulard, dite “Lady Data”, co-fondatrice de la start-up Dataveyes, installée à Paris et à Londres, spécialisée dans la création de visualisations interactives de données.

Horizons Médiatiques / Lucile Jeanniard : Quand est née votre start-up et sur quelle idée de base?
Caroline Goulard :
La start-up Dataveyes est née en septembre 2010, à l’issue d’un projet étudiant consacré au journalisme de données. En 2009, j’étais étudiante à SciencesPo Rennes, je devais réaliser un business plan pour le lancement d’un site d’information. Je souhaitais travailler sur le journalisme de données, car j’avais suivi l’émergence de ce sujet aux Etats-Unis, et il m’intéressait particulièrement. En effet, venant d’un background plutôt scientifique (bac scientifique, spé maths), j’ai toujours été assez choquée par le mauvais niveau en statistiques des journalistes français, et le fait que, dans la presse généraliste, les nombres soient si mal traités, et si peu exploités, alors que toute une part de notre univers informationnel passe par là.

Le logo de Dataveyes

Pour réaliser ce business plan, je ne voulais pas m’arrêter à un dossier papier pour mes professeurs, et je voulais réaliser un prototype. J’ai donc cherché des partenaires, au profil plus technique que le mien. J’ai ouvert un blog, et un compte twitter pour vulgariser la notion de journalisme de données, et partager mon projet. Grâce à Twitter, mes écrits ont été lu par Benoit Vidal, qui est aujourd’hui un de mes associés chez Dataveyes. Benoit était alors à l’HETIC (école des hautes technologies de l’information et de la communication), il est architecte de l’information, et s’intéressait au web de données. Du web de données au journalisme de données, il n’y a qu’un pas.
Nous avons donc monté un projet étudiant conjoint entre nos deux écoles, et nous avons travaillé sur un prototype de site de visualisation de l’information pendant un an. Le projet a donné lieu à une véritable émulation au sein de l’équipe, chacun apprenant des compétences des autres. Cela nous a permis de nous faire connaître, de prendre des contacts, si bien qu’à la fin de ce projet étudiant, nous avions déjà des clients potentiels qui souhaitaient nous faire réaliser des visualisations de données. Nous n’avions jamais vraiment prévu de lancer une start-up, mais cela s’est imposé à ce moment lorsque nous avons constaté que nous avions le parfait mix de compétences (design, développement, architecture de l’information, statistiques, storytelling) et une vraie passion pour le sujet… et déjà des premiers clients!

Compte Twitter de Dataveyes

En quoi la datavisualisation peut-elle très utile au journalisme d’aujourd’hui selon vous?
Le journaliste est un médiateur : il fait le pont entre, d’une part, de l’information difficilement accessible, et de l’autre, un public qui ne peut y accéder par lui-même. Ce rôle professionnel rend les journalistes irremplaçables et donne de la valeur à leur travail. Les indiscrets tombés des discussions au cœur du pouvoir politique, les scandales économiques, les reportages dans les pays en guerre, etc. : autrefois ces informations ne pouvaient nous parvenir sans journalistes.
La situation a quelques peu changé avec la propagation du web social, du web mobile, et du web temps réel. L’information est aujourd’hui facilement accessible et abondante car Internet a fait tomber les barrières physiques à la circulation des contenus. L’information transite et se reproduit à coût zéro, elle se diffuse rapidement avec des effets d’amplification et de répercussion grâce aux réseaux sociaux. Le moindre témoin équipé d’un téléphone portable peut donner une alerte qui sera répercutée à l’infini sur les réseaux sociaux. Des nombreux bloggeurs spécialisés mènent des travaux de vulgarisation de grande qualité. À l’exception de quelques analyses et reportages, la plupart des informations publiées aujourd’hui sur les sites d’information traditionnels peuvent être trouvées ailleurs. Il ne reste presque plus rien du rôle traditionnel de médiation.

“Grâce au journalisme de données, les professionnels de l’information peuvent retrouver un rôle de médiateur. À nouveau, un pan de notre univers informationnel est inaccessible et illisible pour le grand public: le monde des données.”

C’est ici que le journalisme de données prend toute sa valeur. Grâce à celui-ci, les professionnels de l’information peuvent retrouver un rôle de médiateur. À nouveau, un pan de notre univers informationnel est inaccessible et illisible pour le grand public : le monde des données. Une grande partie de notre paysage informationnel est aujourd’hui exprimé sous forme de données. Si les journalistes ne se donnent pas les moyens de traiter les données, ils vont laisser dans l’ombre tout une partie de notre paysage informationnel que le grand public ne peut pas traiter tout seul.Notre capacité à générer et acquérir des données a largement dépassé notre capacité à les appréhender. De nouveaux besoins en découlent : un besoin de filtres pour distiller l’information, un besoin d’outils pour faire jaillir du sens des gros volumes de données. Car, à l’heure actuelle, les journalistes n’ont pas encore acquis les outils pour gérer ces nouvelles sources d’information. Démunies, les rédactions se trouvent face à un challenge informationnel : l’avalanche de données représente un bouleversement dont nous commençons tout juste à percevoir les conséquences. Il faut mettre au point des outils, des nouvelles grammaires pour traiter l’information contenue dans les bases de données. Le journalisme de données consiste donc avant tout à mettre en place les moyens de traiter tout ce nouveau continent informationnel.

Data Visualization in Motion from Dataveyes on Vimeo.

Concrètement, en quoi consiste le métier de datajournaliste?
Le journalisme de données est la pratique journalistique qui consiste à exploiter des bases de données volumineuses pour en extraire de l’information et la présenter de façon engageante au public. Pour les journalistes, cela représente à la fois un nouveau terrain d’investigation pour aller chercher l’information auprès de nouvelles sources, mais aussi de nouvelles compétences professionnelles, pour éclairer des pans de notre univers informationnel auquel il ne s’intéressaient que peu et ne savaient pas traiter jusque là. Le journaliste de données travaille avec les épais rapports de la Banque Mondiale, du FMI ou de la Cours des Comptes, avec les API des réseaux sociaux ou avec les listes de notes de frais des députés.
Le journalisme de données est un process de raffinement où les données brutes sont transformées en contenu signifiant et pertinent. Il consiste à collecter, trier, croiser, analyser, visualiser et scénariser de larges bases de données pour en extraire de l’information compréhensible par tous, présentée de façon attractive. En cela, il s’inscrit pleinement dans la tradition journalistique consistant à aller chercher de l’information brute pour la présenter de manière adéquate au public. Seulement, il envisage différemment le rôle médiateur du journaliste. Le journaliste de données s’adresse d’abord à l’intelligence visuelle du public, et non à son intelligence verbale. Il pratique donc la data-visualisation et le data-design pour rendre compte de ses explorations chiffrées. Cela peut prendre la forme de bases de données enrichies, d’infographies interactives, de timelines et de cartes rich-media, d’applications interactives…

Capture d’écran de "La démocratie en chiffres",
la toute dernière datavisualisation de la start-up, réalisée en collaboration avec Arte.

Créer des visualisations comme les vôtres, est-ce à la portée de toute rédaction de journalistes?
Je pense que les rédactions doivent acquérir des compétences minimales en journalisme de données en interne, pour le travail quotidien autour des données, et les projets simples de visualisation de données. En revanche, je pense que des start-up spécialisées peuvent garder une pertinence pour les projets de grande ampleur de visualisation, qui nécessite des expertises spécifiques.

La datavisualisation peut-elle se suffire à elle-même, ou est-elle complémentaire du travail d’un journaliste “traditionnel”?
Je pense qu’une bonne visualisation ne doit pas rester une “illustration” d’un article, et doit avoir sa cohérence, sa valeur, en elle même, cela n’empêche pas que pour bien traiter un sujet, il soit parfois intéressant de faire du “pluri-support”, et d’aborder des angles différents avec des articles, des vidéos, des datavisualisations, etc. Tous ces différents formats se renforcent, mais chacun peut être consulté tout seul sans être “bancal”.

“Je crois vraiment que la capacité à faire naître du sens des données va devenir fondamentale pour les entreprises médias, afin de valoriser au mieux leur activité.”

Les initiatives liées aux “data” semblent se multiplier dans le milieu journalistique. Selon vous, la datavisualisation est-elle l’avenir du journalisme?
Je ne pense pas qu’il faille considérer la visualisation de données comme quelque chose “d’à part”, il s’agit d’une façon comme une autre de faire du journalisme, un simple angle de traitement différent. Il y a des besoins de journalisme de données dans certains cas, et dans certains cas, des sujets qui ne s’y prêtent pas du tout. En revanche, je crois vraiment que la capacité à faire naître du sens des données va devenir fondamentale pour les entreprises médias, afin de valoriser au mieux leur activité.
Il me semble que la plus fondamentale de ces tendances pour l’avenir des médias réside dans la richesse des données qui inondent désormais le Web : comment les faire parler ? Comment en extraire du sens ? Comment les représenter ? Comment leur donner une valeur éditoriale ? C’est, à mes yeux, le plus gros défi journalistique pour les prochaines années, car les données vont devenir une façon incontournable d’appréhender et de comprendre le monde.

Autres exemples de visualisations interactives de données créées par Dataveyes :

Explorez la nébuleuse des partis politiques français, sur le site de lexpress.fr

Raconter autrement le Tour de France 2011,
c’était l’objectif de cette datavisualisation sur la puissance des coureurs, sur le site lexpress.fr

Pearltree sur le sujet ici

Entretien réalisé par Lucille Jeaniard

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