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Edition Amérique du nord

Portrait: Guy Delisle, reporter d’un nouveau genre

Après la Chine, la Corée du Nord et la Birmanie, c’est en Israël que le BD-reporter canadien Guy Delisle a vécu durant un an. Chacun de ces voyages a été l’occasion de présenter un album documentaire sur la vie au quotidien dans ces zones turbulentes. Les chroniques de Jerusalem, sorties en novembre 2011, paraissent après Shenzhen (2000), Pyongyang (2003) et les Chroniques birmanes (2007). Le dessinateur  y offre une forme de documentaire séculaire et tellement novatrice.

Le XVIIIe siècle éclairé a engendré Zadig, Candide, le Huron, Usbek et Rica dont les « esprits les plus simples »(Voltaire) illuminaient le monde. Ces ingénus se sont évertués à décrire une société par le prisme de ses contradictions et ses absurdités. Le résultat, nous l’étudions dans nos écoles depuis des siècles: c’est dire si l’exercice est pertinent.  La méthode a été remise au goût du jour. C’est en effet dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe. L’exemple le plus probant de ces dix dernières années est le travail du bédéiste québécois Guy Delisle. Après des études en Ontario (Canada), Delisle a vadrouillé à travers l’Europe, l’Asie, l’Océan Indien et l’Amérique, de studios d’animation en maisons d’éditions. C’est le début d’un cycle d’expéditions à faire pâlir Albert Londres.

Grand reporter malgré lui

Delisle, ce n’est pas Tintin. S’il voyage à travers le monde, le crayon à l’affut, c’est avant tout pour suivre sa femme, administratrice de Médecins sans frontières et pour s’occuper de ses deux enfants. Il ne vit donc pas ces pays comme le ferait un grand reporter mais plutôt comme un expatrié qui chronique le quotidien. Pour lui, le dessin n’est pas une finalité mais bien un besoin de comprendre des imbroglios ancestraux (dictature nord-coréenne, conflit israëlo-palestinien, liberté d’expression en Asie, emprise de la Junte sur la population birmanes et emprisonnement d’Ang san suu kyi …). «Lors de mon deuxième séjour en Chine, j’ai commencé à prendre des notes, en me disant que je pourrais utiliser les anecdotes. C’est comme ça qu’est né « Shenzhen ». En revanche, j’ai été invité à travailler au Vietnam mais je n’ai rien trouvé à dire. Pareil à Addis-Abeba [capitale de l'Éthiopie]. Il n’y a pas eu de livre.» confiait-il à Libération le 24 décembre dernier.  Quand le projet aboutit, il en ressort un commentaire social fidèle et une œuvre documentaire au graphisme léché.

Un parti-pris: l’ignorance

Le bd reportage n’est pas un phénomène nouveau. Les américains l’appellent comics journalism ou graphic journalism. Une nouvelle tribu de reporters a troqué le clavier, l’appareil photo, le micro ou la caméra contre les crayons, les stylos et les feutres noirs.  Chez tous les libraires, des dizaines de titres sont alignés depuis une vingtaine d’années. Seulement, à la différence de ces prédécesseurs, Delisle ne joue pas la carte de l’expert. Dans Palestine et  Gaza 56, le dessinateur Joe Sacco s’appuyait sur un énorme travail d’enquête pour tenter de cerner « pourquoi et comment la haine a été plantée dans les cœurs ». Le québecois prend le contre-pied. Son parti-pris est simple et il le répète a qui veut l’entendre : « J’arrive là-bas, je ne connais rien ». C’est ce qui en fait l’héritier des héros de Voltaire. Sans background, l’auteur peut écrire sur tout, non sans naïveté, avec un angle quasi enfantin. On aborde avec son recul d’étranger le communautarisme, le Blocus de Gaza, le traumatisme de la deuxième Intifada ou encore l’impuissance des ONG. Tous ces épineux problèmes sont vu par le petit bout de la lorgnette plus exactement par la fenêtre de son logement de Jérusalem-Est. Le bédeiste pointe du doigt mais jamais il ne juge. Au contraire, il fait preuve d’auto dérision, se moquant de son ignorance, de son ethnocentrisme et de son relativisme culturel.

Si on ne doit retenir qu’une seul chose du parcours du journaliste malgré lui, c’est surement sa maîtrise de la spontanéité et de la naïveté. C’est pourtant une construction rétrospective. Les albums ne sont élaborés qu’au retour, avec la distance qui permet de  sélectionner, de subordonner, et aussi de s’éviter le jugement hâtif. Guy Delisle s’impose ce leitmotiv depuis son premier carnet de voyage, même s’il avoue que ce fut difficile de s’y tenir au cœur de la poudrière hierosolymitaine.

Pourtant, la boucle est bouclée. Les expéditions à travers le monde, c’est fini. Dans une interview accordée au journal québecois Le Devoir, le dessinateur à concédé que ses enfants était désormais trop grands pour continuer cette vie d’expatrié permanent.

Texte rédigé par Maxence Knepper

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